La critique de la binarité freudienne par le concept de dépense
Baudrillard écrira à propos de la mort chez Bataille « La mort et la sexualité, au lieu de s’affronter comme principes antagonistes (Freud), s’échangent dans le même cycle, dans la même révolution cyclique de la continuité. ». Cette remarque se fait dans une volonté de critiquer la binarité structurante récurrente du système freudien. Le dualisme incarné notamment par : Éros/ Thanatos, conscient/ inconscient etc…, a selon Baudrillard pour effet de faire fuiter la potentielle force subversive de ces concepts en les intégrant dans un système déjà omniprésent dans la philosophie occidentale : le système d’opposition fonctionnelle. C’est en Bataille donc que Baudrillard trouve un concept la dépense, ne réduisant pas l’Éros (pulsion de vie) et la pulsion de mort à des termes d’une structure binaire.
L’Éros représente le désir instinctif d’autoconservation, de croissance et de développement. La pulsion de mort, surnommée plus tard Thanatos, quant-à-elle représente la tendance fondamentale de tout être vivant à retourner à l’état anorganique. C’est dès Au-delà du principe de plaisir (1920) que Freud posera le système binaire ainsi que l’action conjuguée, la dialectique de ces deux pulsions. La libido a pour tâche de neutraliser la pression de cette pulsion de destruction en la faisant fuiter vers l’extérieur. C’est une force de l’Éros, elle investit les objets, le corps et le moi, permettant la croissance psychique et sociale. On voit donc apparaître une économie libidinale selon la manière dont la libido est produite, distribuée, investie, retirée, transformée, par cette dialectique Éros/Thanatos. C’est précisément, comme nous le verrons, cette vision du productivisme linéaire ainsi que de la libido comme pure force d’Éros, que Bataille va contester par son concept de dépense.
La dépense rompt avec une conception où la mort ne serait qu’une force opposée à la vie et intégrée à une logique de régulation.
C’est dans La part maudite (1949) que Bataille développe la dépense, un concept subversif ayant pour but d’étudier de nombreux domaines d’études (politique, économie, philosophie, psychanalyse, histoire, sémiologie, …) selon son prisme. La dépense se définit par l’obligation de détruire l’énergie qui ne peut servir à la croissance par sa consumation dans l’inutile (non-profit) : le luxe. C’est donc une destruction mais pas au sens du Thanatos qui viserait à réguler la production (Éros), c’est une annihilation à pure perte.
À titre d’exemple pour illustrer cette subtilité, nous nous appuierons sur le concept de l’Absatz, ou écoulement abordé par Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913). Dans un système capitaliste fermé, le prolétariat ne peut racheter la valeur qu’il produit ( salaires inférieurs) et les capitalistes, qui s’approprient la plus-value, la réinvestissent en partie : il reste un excédent structurel de marchandises. L’Absatz désigne alors le processus par lequel la production capitaliste doit trouver des débouchées extérieures, donc la vente effective des marchandises en surplus. Luxemburg expliquera les origines de l’impérialisme comme stratégie d’écoulement. Le coût de la guerre est une perte nécessaire à la continuité du système d’accumulation notamment par l’acquisition de marchés extérieurs pour écouler la production. On se rapproche donc d’une logique de régulation du productivisme linéaire (Éros) par le Thanatos (excès nécessaire de la guerre). C’est ce que Bataille critique du capitalisme, son incapacité à consumer.
Pour illustrer le concept de dépense, dans La part maudite (1949), Bataille donne l’exemple de l’appareil de conquêtes Aztèques où les « guerres fleurs », n’étaient pas menées pour conquérir des territoires productifs. Leur objectif était de capturer des prisonniers pour les sacrifices, des victimes destinées à la dépense rituelle et symbolique. La violence et la destruction ne servent ni l’accumulation, ni la régulation, ni la reproduction sociale. L’excédent d’énergie humaine et militaire est brûlé, consommé, offert aux dieux, créant un cycle de dépense pure. Les soldats saignent sur la terre, abreuvent les Dieux -mourir ainsi était un luxe-. Les prisonniers étaient sacrifiés dans de grandes cérémonies coûteuses où ils jouissaient avant leur mort d’un luxe digne du Tlatoani (équivalent d’un roi).
Dans ce cas, Éros et Thanatos s’unissent : l’érotisme du rituel, la jouissance de la mise en scène, et la mort des captifs coïncident dans un acte souverain de gaspillage. C’est donc un contraste avec l’impérialisme capitaliste qui ne dépense jamais pleinement, qui en est un simulacre. Le refus de la dépense provoque selon Bataille l’aliénation de la vie car elle est inhéremment symbolisme et sacrifice. Cette quantité vouée à l’anéantissement c’est précisément ce que Bataille entend par part maudite. Ainsi pour Bataille la mort est une anti-économie qui se fait dans le luxe, et donc dans la luxure.
L’abolition d’Éros et Thanatos dans l’expérience de l’excès
La barre « / » marque une coupure symbolique irréversible entre les deux termes Éros/Thanatos. Dans la tradition de l’idéalisme allemand elle ne permet qu’une dialectique des deux termes, Freud en posant cette binarité crée une économie de la mort, celle de la pulsion de vie régulée par la pulsion de mort et inversement. Chez Bataille il n’y a « d’économie » mais au contraire l’intensification de l’existence jusqu’à la perte. C’est précisément dans cet anéantissement du soi, dans son oubli ; à travers le sacrifice du corps et de l’esprit que se forme l’érotisme. « La mise à nu est […] mise à mort ».
Ainsi il ne s’agit plus de penser la pulsion de vie et de mort en tension (séparée par le trait) mais de les abolir dans l’expérience de l’excès et de la dépense. Ainsi la vie s’expose continuellement à la mort, se consume dans l’acte, et trouve son intensité dans la mise en jeu de sa propre limite. En outre, le sacrifice de la vie est sa beauté. C’est donc la séparation effective de l’Éros et du Thanatos par la barre de différenciation « / » qui réalise cette économie, confondus, abolis l’un dans l’autre ils ne s’opposent plus, mais se consomment ensemble dans un même mouvement souverain et libre de toute finalité économique ou utilitaire.
Chez Bataille, Éros et Thanatos cessent de s’opposer lorsqu’ils se confondent dans une même expérience souveraine de perte et de consumation.
Bataille incarne ainsi une transgression de la binarité freudienne. À travers sa déstructuration de Freud, il abolit cette économie de la vie, ce dualisme qui sont le résultat d’une pensée influencée par les schèmes de toute une tradition de la philosophie occidentale. De plus, nous pouvons retrouver chez Bataille une force qui l’exclut de la psychanalyse traditionnelle. En effet, il refuse que la psychanalyse soit une production scientifisée; il en fait une force irréductible. Bataille n’est pas un théoricien mais quelqu’un pour qui l’expérience intérieure même est la source de sa psychanalyse. Loin de la vision clinique, Bataille applique une forme d’intuition redoutable et inassimilable qui le place dès lors au-delà de toute psychanalyse traditionnelle.