Bergson renverse l’idée commune selon laquelle le possible existerait avant sa réalisation dans le réel.
Chez Bergson, le possible n’est plus envisagé comme une somme de potentialités non encore réalisées, mais comme une somme de faits déterminés a posteriori, après leur manifestation effective dans le réel. Il n’y aurait pas un « chapeau » contenant tous les possibles, à la manière de petits papiers attendant d’être piochés, mais une ligne continue du temps, à voir comme une succession de phénomènes avérés. Ceux-ci n’existent en réalité pas avant d’être manifestés. Le possible est ainsi la somme de ce qui se passe réellement, et le réel se comprend comme une suite de possibles réalisés, ramenés radicalement aux faits.
Si le possible n’existe pas, d’où vient l’idée qu’on s’en fait ? Bergson postule que la pensée opère une abstraction : elle considère a posteriori que des événements étaient possibles a priori. Pour le philosophe, « Le possible n’est pas antérieur au réel ; il en est l’ombre portée dans le passé. » On pourrait dire que le possible est un événement différé par la conscience et projeté sur le passé, mais il s’agit d’une illusion. Le possible est une réalité psychologique et empirique, produit de l’expérience de penser, qui fait l’expérience du temps et de la réflexivité : « un mouvement de l’esprit qui saute du mécanisme à la finalité, de la finalité au mécanisme ». Le possible est une construction mentale.
La durée comme création imprévisible du réel
Le temps devient l’espace où se déroulent les événements, bien qu’il s’expérimente dans une durée qu’on peut se figurer comme une ligne ou une succession de points. La conscience du temps, perçue comme un flux, fait de l’expérience du temps un flux également. Cela explique que les possibles n’arrivent pas tous en même temps, mais donnent une impression de (dis)continuité et de succession. Le temps ordonne et régit les événements : « le temps est ce qui empêche que tout soit donné d’un coup ». Bergson évoque un « flux du réel », sans cesse renouvelé, source infinie de créativité. Le temps porte en lui un élan qui crée en permanence du réel.
Le temps bergsonien n’est pas une simple mesure des instants, mais le mouvement créateur par lequel surgit du nouveau.
Bergson s’oppose donc à la conception scientifique et classique du temps comme une simple succession mesurable d’instants. Il devient illusoire de penser l’avenir à partir de possibles hypothétiques, car les possibles projetés sur le passé sont tout aussi virtuels pour l’avenir. Il s’oppose aussi à la vision traditionnelle de la philosophie, qui séparait le monde entre ce qui est « en acte », avéré, constatable, et ce qui est « en puissance », à l’état de possible.
Si la conscience interprète la façon dont les choses arrivent (en imaginant le possible, par exemple), la matière inorganique repose sur les lois immuables de la physique : « Le monde inorganique est une série de répétitions ou de quasi-répétitions infiniment rapides qui se somment en changements visibles et prévisibles. » Notre pensée le perçoit de même : « Et l’intelligence est dans le vrai tant qu’elle s’attache, elle qui est amie de la régularité et de la stabilité, à ce qu’il y a de stable et de régulier dans le réel, à la matérialité. Elle touche alors un des côtés de l’absolu, comme notre conscience en touche un autre quand elle saisit en nous une perpétuelle efflorescence de nouveauté ou lorsque, s’élargissant, elle sympathise avec l’effort indéfiniment rénovateur de la nature. » La plante est déjà comprise dans la graine (bien qu’organique, la plante est régie par les lois mécaniques de la nature), bien qu’il soit impossible de savoir comment elle grandira et à quoi elle ressemblera : se le figurer à l’avance revient à l’imaginer.
Il existe donc de l’indéterminé, dans la vie de la pensée, et du déterminé, dans les lois qui régissent la matière. Bergson peut ainsi être considéré comme l’héritier du formalisme kantien, faisant de l’expérience sensible et de la conscience la base de l’expérience du monde, et même davantage : c’est là que réside le vrai possible, dans l’élan vital qui rend les événements quasi « miraculeux », imprédictibles et d’une somme infinie de possibilités, « jaillissement effectif de nouveauté imprévisible ».
Retour sur l’auteur
Chez Bergson, le possible n’est pas une réalité en attente d’actualisation, mais une reconstruction rétrospective produite par l’intelligence après l’apparition du réel. L’esprit projette dans le passé l’idée que l’événement aurait pu exister avant de se produire, alors qu’il ne devient pensable comme possible qu’une fois devenu réel. Cette critique renverse la métaphysique classique de la puissance et de l’acte : le réel n’est pas la sélection d’un possible préexistant, mais une création effective, irréductible à ce qui pouvait être anticipé. La spécificité de Bergson tient à sa conception de la durée comme puissance de nouveauté. Le temps n’est pas un cadre vide dans lequel des événements déjà concevables viendraient se placer ; il est le mouvement même par lequel surgit de l’inédit. L’intelligence, attachée au stable, au régulier et au mesurable, saisit correctement la matière lorsqu’elle la ramène à des répétitions et à des lois, mais elle déforme la vie lorsqu’elle la pense sur le modèle du mécanisme. La cohérence de sa philosophie repose ainsi sur une opposition décisive entre le temps spatialisé de la science, qui mesure et prévoit, et la durée vécue, qui invente, différencie et fait advenir ce qui n’était pas encore représentable.
Bergson aujourd’hui
La pensée bergsonienne demeure centrale dans les philosophies contemporaines du temps, de la création et du vivant. Gilles Deleuze en propose l’un des prolongements les plus puissants en distinguant le virtuel du simplement possible : le virtuel n’est pas un réel diminué, mais une puissance positive de différenciation, capable de produire des formes nouvelles sans être réductible à un programme préalable. Whitehead rejoint également Bergson lorsqu’il pense le réel comme processus, événement et créativité, contre une conception figée de l’être comme substance stable. Dans la phénoménologie, Merleau-Ponty prolonge l’idée d’une temporalité vécue irréductible au temps objectif : la conscience n’est pas devant le temps comme devant une ligne, elle est prise dans un devenir incarné où perception, mémoire et anticipation s’entrelacent. Les débats contemporains sur l’innovation technique, l’évolution biologique ou l’intelligence artificielle retrouvent aussi cette tension : prévoir n’est jamais créer, et simuler des possibles ne suffit pas à épuiser le surgissement du nouveau. À l’inverse, les approches déterministes issues des neurosciences ou du computationnalisme tendent à réduire l’avenir à une combinatoire de données déjà disponibles. Bergson oblige alors à maintenir une distinction décisive : ce qui est calculable relève du possible abstrait, mais ce qui advient vraiment engage une durée créatrice que nul modèle ne peut entièrement précéder.