La disparition du silence intérieur dans la société numérique
La révolution numérique dont le philosophe Byung-Chul Han nous fait part dans Dans la nuée. Réflexions sur le numérique démontre que le silence est menacé par l’expansion de l’utilisation de nos objets informatiques, qui complètent notre quotidien. Si nous cherchons désespérément à regagner ce silence, c’est qu’il manque à l’appel sur plusieurs plans. Le philosophe constate pourtant qu’il gagne du terrain sur le plan politique. Le silence est d’abord personnel, donc intérieur. L’ère du numérique fragilise fortement ce silence intérieur, car « le narcissisme domine la communication numérique ». La « Toile » est un moyen de se montrer aux autres, au monde entier, de nous exposer sous nos meilleurs angles. L’auteur évoque une « machine narcissique de promotion de l’égo », dans laquelle l’homme « s’optimise », mais surtout « s’autoexploite ».
En pensant être libre de son image, il ne fait que renforcer « la société de contrôle » dont il fait partie. Byung-Chul Han estime qu’elle est accomplie lorsque « ses membres se confient, la peur de dévoiler leur sphère privée et intime étant remplacée par le besoin impudique de l’exposer au grand jour, la liberté et le contrôle devenant indistinguables ». Le silence de soi est perturbé, car nous croyons exercer notre libre arbitre, alors que nous ne sommes finalement que soumis à un système que nous alimentons : « les occupants du panoptique numérique ne sont nullement des prisonniers. Ils vivent dans l’illusion de la liberté ».
Le numérique ne fait pas simplement taire le réel : il le transforme en image partageable, corrigée et idéalisée. Byung-Chul Han parle d’une « défactualisation » du réel par le numérique, produisant une « plus grande distance au réel ». La « production iconographique de masse » est un mécanisme de fuite et de protection face à cette réalité. L’homme, dans un souci d’embellissement de la réalité face à une réalité imparfaite, utilise les images comme moyen de conserver dans le temps un moment considéré comme parfait : « les belles photos sont des images idéales qui les protègent d’une réalité repoussante ». Ces photos permettent non seulement d’exposer nos voyages ou nous-mêmes de façon narcissique, mais aussi de nous rassurer face à la laideur de ce qui nous entoure et à nos propres insécurités.
Le syndrome de Paris, qu’il mobilise, dépeint des touristes prenant conscience de la différence monumentale entre l’image idéalisée de la capitale française et la réalité vécue. Pour appuyer cette idée, il distingue la photographie argentique de la photographie numérique : la première possède « un mode d’existence sujet à la négativité du temps », tandis que la seconde a « un mode d’existence qui n’est plus régi par le devenir ». Nous sommes face à des images déterminées à être éternelles, dont le défaut n’est plus une partie constitutive : « elles ne se contentent plus d’imiter, elles donnent à imiter ».
L’exposition numérique de soi donne l’illusion de la liberté alors qu’elle renforce simultanément les mécanismes de contrôle et éloigne l’individu du réel.
Cette promotion de l’égo risque d’aboutir à un étalage de l’intimité de chacun, où les sphères privée et publique se confondent. La connexion, uniquement numérique et non réelle, répond à « l’impératif communicationnel ». Nous ne pouvons plus nous recueillir en silence : course aux followers, aux likes, surexposition… Le silence ne rapporte plus, la « massification » de l’information, si. Même nos objets du quotidien se mettent à parler, voire à communiquer entre eux : l’espace n’est plus un lieu de repos, mais obéit à une logique capitaliste.
Du vacarme communicationnel au silence politique
Cette absence de silence, à la fois intérieur et public, mène à un constat : l’impossibilité de constituer un « nous » capable de résister. C’est le silence politique qui s’installe progressivement. Pour le philosophe, nous sommes au cœur d’une « société du scandale », où le respect n’existe plus, « éclipsé par une exhibition immédiate caractéristique du spectacle ». Plus rien ne déclenche de choc, et ce qui ne choque pas n’engendre pas d’action réelle, fondée sur une « responsabilité communautaire » humaine. La politique devient un « phénomène accessoire », où « le bouton “J’aime” est le bulletin de vote numérique ».
Il ne reste qu’une « nuée » d’avis, mais des avis alimentés par notre propre égoïsme, notre volonté d’être aussi créateurs d’information. Nous entrons dans une « démocratie désidéologisée ». Isolé derrière son écran, l’homme pense agir en citoyen, mais en réalité, il contribue à un « vacarme communicatif », où débat, dialogue et contenance ne sont plus au rendez-vous. Ce vacarme, illustré par « des vagues d’indignation », est « incapable d’organiser le débat public » : par leur imprévisibilité, ces vagues ne sont qu’éphémères et instables.
Byung-Chul Han explique que ces vagues d’indignation, dominées par l’affect de « la furie », empêchent totalement « le déploiement de l’énergie épique de la colère ». La furie, contrairement à la colère, n’est pas génératrice d’avenir : elle éparpille plutôt que de rassembler. L’identité collective politique n’est pas possible dans la nuée.
Le flux permanent d’opinions et d’indignations numériques produit davantage de dispersion que de mobilisation politique durable.
Byung-Chul Han décrit la politique comme un loisir, où « l’écran qu’ils regardent est celui de leur engagement politique », ce qui provoque une « décomposition du collectif politique », car « chacun est à lui seul un parti ». Cette nuée d’individus isolés ne se condense pas en une force politique organisée, capable d’actions pour s’opposer au pouvoir. Le plus étrange est que cette nuée, composée d’unités, est faite d’unités « éparses ».