Comment Goffman explique-t-il que les interactions ordinaires évitent généralement la violence ?

La stabilité de la vie sociale repose sur des rites d’interaction et des mises en scène qui permettent à chacun de préserver sa propre « face » et celle d’autrui.

Comment Goffman explique-t-il que les interactions ordinaires évitent généralement la violence ?

La stabilité de la vie sociale repose sur des rites d’interaction et des mises en scène qui permettent à chacun de préserver sa propre « face » et celle d’autrui.

Goffman analyse les échanges quotidiens comme des représentations collectives réglées par des codes implicites. La violence apparaît lorsque cette représentation se désorganise, tandis que les salutations, les excuses, le tact ou la distinction entre scène et coulisses permettent de maintenir une définition commune de la situation et de contenir les conflits avant même l’intervention des institutions.

La mise en scène de l’interaction comme fondement de l’ordre social

Pourquoi la plupart de nos interactions quotidiennes ne dégénèrent-elles pas en affrontement ? Une remarque maladroite peut humilier, un regard peut exclure, un silence peut blesser. Pourtant, ces situations débouchent rarement sur une violence ouverte. Pour le sociologue Erving Goffman, cette stabilité ne tient pas d’abord aux lois ou à la menace d’une sanction, mais à un ensemble de rites invisibles qui organisent les échanges les plus ordinaires. Dans La Mise en scène de la vie quotidienne, il défend une idée devenue classique : la vie sociale fonctionne comme une représentation théâtrale où chacun interprète un rôle afin de rendre l’interaction possible. Si l’image du monde comme théâtre appartient depuis longtemps à la tradition philosophique et littéraire, du theatrum mundi antique à Shakespeare, Goffman lui donne une portée nouvelle. La scène n’est plus seulement une métaphore de la condition humaine, mais le modèle même des interactions quotidiennes, où chacun contribue, par sa représentation, au maintien de l’ordre social.

La perspective théâtrale de Goffman ne repose pas sur l’idée que les individus joueraient un rôle par hypocrisie. Elle part d’un constat plus radical : toute interaction suppose une mise en scène. Comme au théâtre, les acteurs n’entrent sur scène qu’à condition de partager une même définition de la situation. Chacun doit savoir où il se trouve, quel rôle il occupe, à qui il s’adresse et quelles sont les attentes associées à ce rôle. Sans cet accord implicite, la représentation devient impossible et l’interaction risque de se désorganiser.

Cette représentation s’appuie sur une façade, composée du décor, de l’apparence, du langage, des gestes et de l’ensemble des signes qui rendent le rôle crédible aux yeux du public. L’acteur tend à produire une image idéalisée de lui-même, conforme aux normes attachées à sa position sociale. Il ne cherche pas nécessairement à tromper : comme le souligne Goffman, il n’est pas indispensable de croire sincèrement au rôle que l’on joue pour l’incarner de façon convaincante. La représentation fonctionne précisément parce que les participants reconnaissent collectivement les codes qui l’organisent.

Mais toute scène possède aussi ses coulisses. C’est dans cette région postérieure que l’acteur abandonne momentanément son personnage, prépare la représentation, rectifie les erreurs ou partage avec son équipe les informations qui ne doivent jamais parvenir au public. Les coulisses ne constituent pas l’envers mensonger de la scène : elles en sont la condition de possibilité. Elles permettent de préserver la “cohérence de l’expression”, c’est-à-dire l’accord entre les différents acteurs afin que la représentation demeure crédible.

L’ordre social repose sur une représentation commune dans laquelle chacun respecte des codes permettant de rendre l’interaction prévisible et cohérente.

Les rites d’interaction comme protection contre la violence

C’est à cet endroit que surgit la question de la violence. Pour Goffman, celle-ci ne se réduit pas à l’agression physique : elle apparaît dès lors que la représentation est brisée. Détruire la façade d’autrui, lui faire perdre la face, révéler ce qui devait rester en coulisses ou rompre la définition partagée de la situation constituent autant de ruptures susceptibles de transformer une interaction ordinaire en affrontement. Les rites d’interaction (salutations, marques de tact, excuses ou réparations) ont précisément pour fonction d’éviter cet effondrement de la scène sociale. Ils ne masquent pas la violence : ils la maintiennent à distance en assurant la continuité de la représentation.⁴

En ce sens, Goffman prolonge tout en transformant la pensée d’Émile Durkheim. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, les rites assurent la cohésion du groupe en réaffirmant ce qui est sacré. Comme le montre Frédéric Keck, Goffman déplace cette logique vers les interactions ordinaires : le sacré ne réside plus seulement dans les cérémonies religieuses, mais dans la personne elle-même, dont la « face » doit être préservée. Les salutations, les excuses ou les marques de tact ne relèvent donc pas de simples conventions ; ce sont des rites qui rendent possible la coexistence sociale.

Préserver la « face » d’autrui permet de contenir les tensions et d’empêcher que les interactions ordinaires ne se transforment en affrontements.

Cette approche complète enfin celle de Max Weber. Si l’État détient le monopole de la violence physique légitime, encore faut-il que les interactions ordinaires n’aboutissent pas sans cesse au conflit. Goffman montre que cette régulation s’opère bien avant l’intervention des institutions : elle repose sur une mise en scène collective où chacun contribue à maintenir la définition de la situation, à protéger la face d’autrui et, par là même, à contenir la possibilité de la violence.

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