La comédie est-elle un art inférieur à la tragédie ?

La comédie se distingue de la tragédie par son rapport au rire, à la généralité et à la correction sociale, tout en demeurant une forme d’art située entre la révélation de la nature propre à l’art et le retour à la vie sociale.

La comédie est-elle un art inférieur à la tragédie ?

La comédie se distingue de la tragédie par son rapport au rire, à la généralité et à la correction sociale, tout en demeurant une forme d’art située entre la révélation de la nature propre à l’art et le retour à la vie sociale.

Bergson entreprend de comprendre la spécificité esthétique de la comédie en partant non de ses sujets, mais de son effet propre, le rire. À travers les notions de mécanique, de raideur et d’automatisme, il montre que le comique naît du décalage entre la souplesse attendue du vivant et la répétition de comportements mécaniques. Cette analyse conduit à interroger le statut artistique de la comédie, dont la fonction sociale de correction et d’instruction la distingue néanmoins de l’art conçu comme révélation de l’individuel.

En faisant de la tragédie le genre des personnages nobles et de la comédie celui des personnages bas, Aristote a joué le premier acte de la dévalorisation de la comédie dans l’histoire de la pensée esthétique. « Aristote, qui donne des préceptes pour pleurer, n’en donne point pour faire rire. » Car même si la partie de la Poétique consacrée à la comédie a ironiquement disparu, le déficit de théorisation dont celle-ci a souffert à travers l’histoire est solidaire d’une difficulté à la saisir pour elle-même, autrement que par opposition à la tragédie. Plus que par ce qu’elle met en scène, Bergson se propose de partir de son effet sur le spectateur : le rire.

Par des observations empiriques, Bergson en dégage progressivement la formule : « du mécanique plaqué sur du vivant. » Imaginez, nous invite Bergson, un mari qui croit échapper à sa femme et à sa belle-mère par le divorce, avant de se remarier et de finalement retrouver son ancienne épouse en guise de belle-mère. Derrière ce vaudeville d’Alexandre Bisson se combine une mécanique : celle d’une boucle, du mouvement circulaire, réversible, provoqué par un engrenage fatal de causes à effets.

Le mécanique et le vivant dans le comique

Aussi Bergson remarque-t-il : « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. » On s’appesantira sur un vêtement dès lors qu’il semblera ne plus faire corps avec celui qui le porte, de la même façon que le corps deviendra comique lorsqu’il paraîtra s’autonomiser par rapport à l’âme. Mais quelle logique peut bien relier, d’un côté, le « mécanique plaqué sur du vivant » et, de l’autre, la tension corps-âme, ou toute autre dualité foncièrement humaine ?

Bergson introduit justement le concept de « raideur » comme fil conducteur de son étude : « une certaine raideur de mécanique, là où l’on voudrait trouver la souplesse attentive et la vivante flexibilité d’une personne. » La raideur apparaît, dans l’espace conceptuel où s’inscrit le vivant, comme l’axe orthogonal sur lequel le mécanique s’oppose au vivant. C’est selon ce rapport qu’il oppose à l’évolution dans le temps le fait de pouvoir revenir en arrière et de se répéter, et qu’il oppose à la complication dans l’espace la faculté d’interférence entre deux systèmes indépendants — les composantes spatiales et temporelles étant envisagées chacune comme les critères suffisants du vivant. Or, la société est une entité vivante, dans laquelle la raideur est un pied de nez qui se corrige ainsi par le rire, sous la forme d’une sanction légère mais humiliante. « Toute raideur du caractère, de l’esprit et même du corps sera donc suspecte à la société parce que signe possible d’une activité qui s’endort et aussi d’une activité qui s’isole, d’une excentricité enfin. »

Mais ce qu’il y a de plus risible dans les gestes, au-delà de leur raideur vis-à-vis de l’action, c’est aussi l’automatisme de cette raideur. Il s’agit d’un gisement pour la comédie, qu’elle exploite en mettant en scène des schémas de situations (comique de situation), des formules de langage (comique de mot), mais surtout des « types généraux », au-delà des défauts (comique de caractères). « La généralité est dans l’œuvre même de la comédie », nous dit-il, car elle dévoile des cadres tout faits dans lesquels nous nous insérons en nous soumettant à leur raideur.

Cette caractéristique est ce qui la distingue notamment du drame, lui permettant de neutraliser la sympathie. « Le personnage de Tartuffe appartiendrait au drame par ses actions : c’est quand nous tenons plutôt compte de ses gestes que nous le trouvons comique. » Sans quoi, « Tartuffe serait simplement odieux, parce que nous ne penserions plus qu’à ce qu’il y a de voulu dans sa conduite. »

Le comique naît de la raideur et de l’automatisme qui s’introduisent dans le comportement humain, et le rire constitue une forme de correction sociale.

De la fonction sociale de la comédie à son statut artistique

De ce fondement dans la généralité et dans l’insensibilité à l’égard du personnage comique, doit-on alors conclure à l’infériorité artistique de la comédie, a minima vis-à-vis du drame ? Se faisant l’écho d’une réaction utile à la société (le rire), la comédie manquerait-elle à l’une des caractéristiques majeures de l’Art : le désintéressé ? Ou devrait-on la rétrograder du statut d’art à celui de technique — son matériau principal ayant fait les frais d’une extraction de lois claires qui contreviennent au troisième commandement du génie chez Kant ?

À cette question, qui en appelle une plus profonde sur la conception de l’art, Bergson répond en rapportant la pensée phénoménologique au sujet. Le constat est simple : « Entre la nature et nous, entre nous et notre propre conscience, un voile s’interpose. » Ce voile, c’est celui de l’attitude utilitaire, entendue comme la pratique par laquelle nous apposons inconsciemment une teinte de généralité simplificatrice à nos perceptions — ou, pour le dire autrement, par laquelle nous occultons la singularité de ce qui s’offre à nous. « Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. » Ou, pour le dire plus trivialement : « Nous faisons une différence entre la chèvre et le mouton ; mais distinguons-nous une chèvre d’une chèvre, un mouton d’un mouton ? »

Fort heureusement, ce voile est « léger » pour l’artiste, le conduisant à réaliser « la plus haute ambition de l’art, qui est de nous révéler la nature ». L’art, à l’instar du drame qui révélera « une partie cachée de nous-mêmes », visera l’individuel. La comédie tranchera ainsi avec l’art et le drame en visant des « singularités communes ». Ce qui n’enlève pas le statut d’art aux œuvres comiques, « en ce qu’elles ne viseront consciemment qu’à plaire ». Elles s’en éloigneront néanmoins par « l’arrière-pensée inconsciente de corriger et d’instruire » : au pur « retour à la nature » propre à l’art se substitue, dans la comédie, le retour à la vie sociale. La comédie sera, in fine, « mitoyenne entre l’art et la vie. »

La comédie conserve son statut d’art tout en se distinguant des autres formes artistiques par sa fonction de correction et d’instruction de la vie sociale.

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