Le premier mécanisme qu’identifie Cohn est le plus fort. Dans le discours stratégique, les êtres humains ne sont pas le point de référence. Ce sont les armes. Là où d’autres disciplines ont longtemps pris l’homme blanc comme sujet universel implicite, le discours nucléaire va plus loin, car son sujet n’est pas humain du tout. L’agresseur est jugé « perdant » non parce qu’il a provoqué des morts, mais parce qu’il lui reste moins de têtes nucléaires. La notion d’« incitation à la première frappe » (incentive to strike first) illustre cette logique ; elle ne renvoie à aucune fin politique ou militaire, mais à un calcul mathématique portant sur les armes « survivantes ». Un missile MIRV doté de dix ogives peut en théorie détruire cinq missiles ennemis dans leurs silos. On détruit plus qu’on ne dépense. Une formule résume bien le raisonnement qui précède : use ’em or lose ’em.
La disparition de l’humain dans le langage nucléaire
Puisque le langage a été conçu pour parler d’arsenaux, la mort humaine n’a pas de terme propre, car elle devient « collateral damage », soit un dommage collatéral, c’est-à-dire une donnée périphérique par rapport au véritable sujet. « Pour prendre un exemple flagrant : le mot « paix » ne fait pas partie de ce discours. » Ce verrouillage lexical se double d’un codage genré. Cohn montre que le discours technostratégique repose sur des dichotomies où la rationalité et la puissance sont codées comme masculines, tandis que la préoccupation pour les corps et leur vulnérabilité est marquée comme féminine, donc exclue du débat sérieux. Cohn résume ce mécanisme en écrivant que « le discours sur le genre devient un « moyen de dissuasion préventif » contre certaines formes de pensée ».
Ainsi, proposer la retenue ou simplement évoquer les victimes suffit à faire planer le soupçon d’un manque de virilité, l’étiquette de « wimp » (mauviette) servant précisément à sanctionner ce type de prise de parole. L’argument n’a pas besoin d’être réfuté sur le fond ; il est discrédité par la personne qui l’énonce. Cohn va plus loin en démontrant que l’apprentissage de ce langage n’est pas un processus additif, mais transformatif. On n’ajoute pas simplement un vocabulaire à sa pensée : on entre dans un mode de pensée qui rend la réflexion plus abstraite, car davantage focalisée sur les armes que sur les populations. Le piège se referme sur quiconque tente de contester la politique nucléaire. Refuser d’apprendre le langage, c’est rester en dehors du spectre des opinions « politiquement pertinentes » ; l’apprendre, c’est accepter tacitement les prémisses du paradigme. Cohn parle d’une tyrannie des concepts, en expliquant que le langage redéfinit les catégories de pensée. On se met à distinguer les « bonnes » et les « mauvaises » ogives au lieu de questionner l’existence même des ogives. On cherche un mode de déploiement « minimalement déstabilisant » plutôt qu’un moyen d’empêcher le déploiement.
Le vocabulaire technostratégique transforme la manière de penser la politique nucléaire en privilégiant les armes, leur fonctionnement et leur déploiement au détriment des populations et de leur vulnérabilité.
Le dernier verrou, selon Cohn, est épistémologique. Le discours technostratégique se perçoit comme un système complet et autosuffisant. L’isolement de ce savoir par rapport à toute considération morale ou psychologique est tenu pour légitime par ses praticiens. Les intellectuels de la défense peuvent discuter pendant des heures des armes censées protéger un peuple sans jamais se demander si ces armes ne risquent pas de détruire ce qu’elles sont supposées défendre. Ces questions ne sont pas jugées illégitimes, mais elles sont simplement déclarées « séparées », extérieures au champ d’expertise. L’arsenal rhétorique renforce cette clôture en qualifiant les dispositifs nucléaires de clean bombs (bombes propres), alors même que ces engins libèrent une énergie destructrice considérable. En euphémisant ainsi leur violence, le langage instaure une distance émotionnelle qui rend intellectuellement plus confortable la planification de destructions massives.
La clôture du langage technostratégique
La théorie de la dissuasion elle-même, inventée par des mathématiciens et des économistes, a été construite pour former un système abstrait dont la validité repose sur sa seule logique interne. Cohn en tire une hypothèse politique forte et particulièrement féconde : le discours technostratégique fonctionnerait moins comme un outil de décision que comme un « rideau idéologique » dissimulant les véritables raisons des choix d’armement. Si cette hypothèse est juste, les gains politiques que l’on peut espérer en adoptant ce langage ne compenseront jamais ses coûts. Car, dans ce système, la paix n’est pas un argument rejeté, mais un mot qui n’a tout simplement pas de grammaire.
En enfermant la réflexion nucléaire dans une logique autonome et abstraite, le langage technostratégique écarte les considérations morales, psychologiques et politiques qui pourraient en contester les prémisses.