Pourquoi la guerre persiste-t-elle malgré l’idéal moderne de l’individu rationnel et pacifié ?

Pour Freud, la guerre ne contredit pas l’individualisme moderne : elle révèle au contraire que l’individu reste traversé par des pulsions contradictoires que le droit et la culture ne peuvent jamais supprimer entièrement.

Pourquoi la guerre persiste-t-elle malgré l’idéal moderne de l’individu rationnel et pacifié ?

Pour Freud, la guerre ne contredit pas l’individualisme moderne : elle révèle au contraire que l’individu reste traversé par des pulsions contradictoires que le droit et la culture ne peuvent jamais supprimer entièrement.

À partir de son échange avec Einstein, Freud déplace l’explication de la guerre du seul domaine politique vers la structure même du psychisme humain. Si le droit et les institutions peuvent contenir la violence, ils ne peuvent l’abolir, car celle-ci procède aussi d’une tendance à la destruction présente dans l’individu. La paix dépend dès lors d’un travail culturel permanent visant à renforcer les forces de liaison face à cette conflictualité.

Du problème politique de la guerre à sa racine psychique

Depuis la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la guerre persiste dans des sociétés qui affirment la valeur absolue de l’individu. Ce paradoxe était déjà au cœur de la correspondance entre Albert Einstein et Sigmund Freud dans le recueil posthume Pourquoi la guerre?. Freud apporte une réponse décisive : la guerre est compatible avec l’individualisme, non pas parce qu’elle le justifie moralement, mais parce qu’elle révèle que l’individu n’est jamais un être unifié ni pacifié : elle est la manifestation collective de son potentiel destructeur. Leur échange ne cherche donc pas à condamner la guerre, mais à comprendre pourquoi elle demeure, malgré les idéaux modernes.

Einstein propose une solution qui semble presque évidente : si la guerre existe, c’est parce qu’il n’y a pas d’autorité capable d’imposer le droit entre les États. Il suffirait donc, s’inspirant de la thèse d’Immanuel Kant dans Vers une paix perpétuelle, de créer une juridiction supranationale à laquelle les États accepteraient de se soumettre. La paix reposerait alors sur un renoncement volontaire à une part de souveraineté. Comme Einstein l’écrit : « la voie menant à la sécurité internationale passe par le renoncement […] à une partie de leur liberté d’action ». Mais cette solution se heurte à une difficulté décisive : une autorité sans force reste impuissante, et une autorité trop puissante risque de reproduire la domination qu’elle prétend dépasser. L’utopie d’un individualisme politique, fondée sur l’autonomie des États, résiste ainsi à toute forme de soumission réelle à une instance supérieure.

Freud déplace radicalement le centre de gravité de la problématique soulevée par Einstein. Le problème n’est pas uniquement politique, il est constitutif du psychisme humain lui-même. Freud affirme que le droit n’est pas l’opposé de la violence : il en est une transformation qui découle d’une déliaison. La déliaison est une tendance à la désunion et à la désagrégation, liée à la pulsion de mort, laquelle est l’une des deux pulsions fondamentales qui animent le sujet (Eros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort). « L’union fait la force », certes, mais la violence individuelle ne disparaît pas, elle est reprise par la communauté. Les facteurs causaux d’un passage à l’acte produit d’une déliaison comme la guerre sont contingents : accumulations de tensions, défaillance des cadres sociaux, fragilité des liens sociaux ou, tout simplement, la nature humaine qui contient sans cesse cette tendance destructrice. La force d’un individu est remplacée par celle du groupe, mais cette force provient de l’individu. C’est d’ailleurs une idée bien freudienne que d’affirmer que la force d’un groupe est faite des forces individuelles réunies.

Dans sa forme collective, la force est le droit qui demeure une contrainte, une violence organisée, prête à s’exercer contre ceux qui s’y opposent. Ce que nous appelons droit est cette violence devenue collective, organisée et légitimée dans un cadre guerrier et politique. Si la violence ne disparaît pas dans le droit, qu’elle est canalisée, c’est-à-dire transformée et redirigée vers des formes socialement acceptables, en temps de guerre elle peut apparaître comme un prolongement extrême de cette logique : lorsque la violence institutionnalisée ne suffit plus à contenir les tensions, elle se déchaîne à nouveau sous une forme moins régulée. Ainsi, même une organisation internationale ne supprimerait pas la violence, elle en déplacerait simplement les formes.

Le droit ne supprime pas la violence individuelle, mais la transforme en une force collective organisée et légitimée.

La guerre comme manifestation de la conflictualité humaine

Freud postule un élément décisif : la guerre s’explique par la structure même de la psyché. L’être humain est tiraillé par une ambivalence fondamentale. À côté des forces de liaison qui visent à construire, à maintenir la vie, demeure cette propension à la déliaison, tournée vers la destruction et l’auto-destruction. Mais cette tension duale est constitutive d’un sujet. La civilisation tente de canaliser cette agressivité par la loi et la culture, mais elle ne peut l’annihiler. La société repose donc sur un équilibre fragile entre ces deux tendances : elle cherche à renforcer les forces de liaison par le droit, la culture et les normes, afin de contenir les forces destructrices. Mais cet équilibre n’est jamais définitivement acquis, et quand la tension ressurgit collectivement : c’est Le malaise dans la civilisation.

La guerre serait donc autre chose qu’un simple échec politique : elle est l’expression d’une conflictualité ancrée en l’humain. Elle révèle que l’individu sur lequel repose l’idéal individualiste n’est pas un sujet unifié, rationnel, ni maître de lui-même. Il est traversé par des forces contradictoires, des pulsions de vie et de mort qui le tiraillent entre création et destruction. En ce sens, la guerre dévoile les limites de l’individualisme.

La guerre révèle que l’individu moderne n’est jamais entièrement maître de lui-même, puisqu’il reste traversé par des forces de création et de destruction.

Réaliste, Freud fait résider l’espoir de la paix dans un travail lent, laborieux et incertain qu’est celui de la culture : « Tout ce qui promeut le développement culturel travaille du même coup contre la guerre ». S’il ne semble pas possible de supprimer la violence, elle peut être transformée, sublimée ou symbolisée. L’individualisme ne peut donc pas se penser sans cette tension car la guerre persiste en son sein et parce qu’un individu n’est jamais entièrement pacifié.

Cette compatibilité, profondément paradoxale, révèle que l’individu moderne est traversé par une conflictualité au-delà des cadres politiques et moraux. Entre construction et destruction, l’humain ne cesse d’osciller — et travailler à cette oscillation semble même être la condition de toute vie sociale.

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