Consacrée mot de l’année par le dictionnaire Oxford en 2016, la post-vérité désigne un état du débat public caractérisé par une forme d’indifférence à la vérité. Le mensonge politique n’attire plus autant la condamnation qu’autrefois. Quant aux citoyens, ils semblent accorder moins d’importance aux preuves en faveur d’une opinion qu’à sa capacité à confirmer ce qu’ils pensent déjà. La question n’est plus de savoir si c’est vrai, mais si ça nous plaît ou nous arrange. Il en résulte que les figures traditionnellement détentrices de savoir – experts, journalistes – ont perdu une part importante de leur autorité, ce que Nietzsche aurait plutôt vu d’un bon œil. Il aurait toutefois ajouté que la valeur d’un esprit se mesure à sa capacité à sortir des croyances rassurantes et à se confronter aux idées qui le menacent.
Qu’est-ce que la connaissance selon Nietzsche ? Une interprétation du réel, une perspective, un point de vue. Connaître, c’est toujours interpréter sous un certain angle et donc simplifier, déformer. La logique et les mathématiques ne sont que des fictions que nous projetons sur le monde. Nous utilisons les concepts de cause, de corps, de matière… pour filtrer la réalité et la rendre compréhensible. Leur fonction est donc purement adaptative : nous en avons besoin pour survivre et maîtriser notre environnement, de sorte que « renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie, nier la vie ». Que sont donc les croyances que nous appelons vérités ? Des « illusions dont on a oublié qu’elles le sont » répond Nietzsche.
Pas de relativisme ici : il y a bien des idées meilleures que d’autres. Le critère cesse simplement d’être celui de la vérité pour devenir celui de la puissance ou de la santé. La question est de savoir dans quelle mesure une croyance contribue à la conservation de la vie ou, de préférence, à son accroissement. Il se pourrait en effet que certaines idées utiles pour survivre ne soient pas les plus favorables à l’élévation de l’être humain. L’idéal d’une vérité absolue est de ces croyances qui, certes, nous aident à vivre mais ne nous permettent pas de devenir plus forts. Il faut nous en affranchir si nous voulons nous dépasser vers une existence supérieure.
Car, au fond, pourquoi voulons-nous la vérité ? « Pourquoi pas plutôt la non-vérité ? Et l’incertitude ? Même l’ignorance ? » Parce que l’être humain a besoin de certitudes pour se rassurer. La peur du variable, de l’insaisissable, de l’incertain le pousse à produire la fiction d’une vérité unique et stable derrière le monde mouvant des apparences. Ce faisant, il se détourne du réel tel qu’il est, dans toute son étrangeté et son indétermination. L’aspiration à une vérité définitive est donc le symptôme d’une vie malade, incapable de supporter le doute et le caractère énigmatique de l’existence. Elle témoigne d’une hostilité foncière à l’égard de la réalité et d’une sorte de dégoût, de négation de la vie elle-même. Nietzsche en conclut qu’au fond de la volonté de savoir, il y a une volonté plus profonde « de ne-pas-savoir », c’est-à-dire de masquer les aspects les plus terribles et inquiétants de l’existence, à commencer par le fait qu’il n’y a pas de vérité sur laquelle s’appuyer.
Mais s’il faut renoncer au culte de la vérité, ce n’est pas pour rompre avec le souci de « probité » – le courage de questionner avec rigueur et lucidité les croyances qui nous apaisent. Au contraire, c’est bien pour renouer avec le programme initial de la philosophie en tant que réflexion radicale, critique intransigeante des opinions, qu’il faut aller jusqu’à interroger la notion de vérité. Les philosophes n’ont pas été à la hauteur de cette tâche, car tous sont partis du préjugé inaperçu que le vrai existe et mérite d’être recherché. Nietzsche se veut plus cohérent en soulignant que l’exercice radical de la pensée implique d’interroger la valeur de ces croyances millénaires.
Avec l’idée d’une vérité objective disparaît aussi la prétention de notre vision du monde à être la seule légitime. « Le monde nous est bien plutôt devenu, une fois encore, “infini” : dans la mesure où nous ne pouvons pas écarter la possibilité qu’il renferme en lui des interprétations infinies. » L’esprit libre est celui qui assume cette ouverture du réel. Loin de s’enfermer dans une lecture unique des choses, il multiplie les points de vue et met sans cesse ses convictions à l’épreuve. On est donc aux antipodes de la post-vérité qui, malgré son nom, ne substitue pas à la vérité une pluralité de perspectives, mais une certitude à une autre. Les « faits alternatifs » popularisés par l’administration Trump ne témoignent pas d’une ouverture aux interprétations concurrentes, mais d’un dogmatisme déguisé : ils éludent toute discussion en érigeant en vérité indiscutable leur propre version des faits. Nietzsche, précurseur de la post-vérité ? Prudence : c’est au moment où il semble s’en rapprocher qu’il s’en éloigne le plus radicalement.