De la sensation au désir naturel de connaître
“Tous les humains ont par nature le désir de savoir”. Par cette première phrase inaugurale de la Métaphysique, le philosophe de l’antiquité Aristote affirme l’universalité de l’appétit de connaître. Cette universalité se justifie par l’expérience que chacun peut faire : s’étonner et prendre plaisir au spectacle du monde, chercher les causes de l’existence des phénomènes. Aristote affirme que l’être humain prend naturellement plaisir à la sensation, qu’il aime sentir pour le plaisir de sentir, voir pour le plaisir de voir. Cet élan et ce plaisir pris à la sensation le prédisposent au savoir. Cependant, l’être humain n’est pas le seul être à sentir. Pour souligner qu’il est le seul à ‘‘s’y connaître’’, Aristote procède par gradation. Il différencie les animaux possédant la sensation des végétaux qui ne l’ont pas, puis dans les animaux ceux possédant la sensation et la mémoire, jusqu’à arriver à l’être humain, le seul capable de raisonnement. Pour le stagirite, l’être humain est ainsi capable d’expérience, et à partir d’elle, d’aller à la science. C’est ce désir de savoir qui amène l’être humain à s’intéresser aux causes de l’existence des choses, jusqu’à leur cause première, faisant ainsi de lui un être prédisposé à la possession de la sagesse.
Que le désir de connaître soit universellement partagé de tous, Aristote le souligne en ayant recours à l’expérience que chacun peut faire du plaisir pris à sentir. Le philosophe différencie l’usage de la sensation en vue d’autre chose qu’elle-même et l’usage de la sensation pour elle-même. Par exemple, on peut regarder une forêt dans le but de déterminer quelle quantité de bois celle-ci peut fournir, dans ce cas c’est un usage hétérotélique : la sensation est utilisée à une autre fin. Mais on peut aussi avoir un usage autotélique : regarder cette forêt pour le simple plaisir du regard, de la sensation elle-même. Cette expérience est commune : nous avons déjà simplement vu un paysage pour le plaisir de voir, entendu une mélodie pour le plaisir d’entendre. En bref, avoir un usage désintéressé de la sensation. Pour le philosophe, la sensation permet de discriminer, de faire apparaître les propriétés sensibles de chaque être, leur couleur, leur son, leur touché, leur grandeur, etc. De toutes les sensations, Aristote préfère la vue, car c’est elle “qui, sur une chose donnée, peut nous fournir le plus d’informations et nous révéler le plus de différences.” Sentir, c’est déjà commencer à connaître, en imprimant la forme sensible des êtres en nous.
La sensation constitue le premier degré de la connaissance, car elle permet à l’être humain de distinguer les propriétés des choses et nourrit son désir naturel de savoir.
De la mémoire et de l’expérience à la connaissance des causes
Bien entendu, dire que de la sensation naît le désir de savoir n’est pas suffisant pour affirmer que cet appétit est exclusif à l’être humain. Aristote affirme ainsi que si tous les animaux ont la sensation à la naissance, certains possèdent en plus l’usage de la mémoire. Les animaux dotés d’une mémoire sont plus aptes à s’instruire et plus intelligents, puisqu’ils peuvent recueillir le souvenir de leurs sensations. Aristote distingue ensuite les animaux capables de mémoire et d’audition, de ceux qui ne possèdent que la mémoire. L’audition, en plus de la mémoire, souligne l’apprentissage. Aristote fait de l’ouïe une distinction essentielle pour l’être humain, car elle souligne son langage et sa pensée. En effet, si la vue fait discriminer le plus de choses, l’ouïe permet de les transmettre, de les communiquer, et ainsi d’entendre et de prendre part au langage. En ce sens l’ouïe participe à la pensée et à l’instruction.
Aristote conclut cette série de dichotomies en distinguant les animaux susceptibles d’expérience. Celle-ci naît de la répétition de la sensation dans la mémoire. Les souvenirs nombreux d’un même objet deviennent une expérience de cet objet. Par exemple, voir différents objets entrer en combustion au contact du feu crée un ensemble de souvenirs constituant une expérience. Pour Aristote, les animaux participent de l’expérience, mais de manière incomplète, n’accédant à leurs souvenirs que par leurs représentations sensibles. L’être humain est différent en ce qu’il peut s’y rapporter par le raisonnement, fournissant ainsi un rapport à l’expérience plus consistant.
Par la réflexion, il peut tirer de l’expérience une notion universelle, c’est-à-dire postuler une règle générale à partir de l’examen d’impressions sensibles similaires. Par exemple, on peut tirer des différentes observations du feu certaines notions : que tout ce qui brûle nécessite un combustible, de la chaleur, et de l’air. C’est ainsi que l’être humain peut s’élever de l’expérience à la science, par le biais de l’induction, qui lui fait connaître les principes universels. L’expérience amène avec elle la connaissance des cas particuliers, le raisonnement amène avec lui la science en dégageant des principes. Aristote fait ainsi une distinction entre l’homme d’expérience qui connaît les cas particuliers, et l’homme de savoir qui connaît les causes. Un homme d’expérience sait que le feu peut brûler la paille, la peau, le papier ; l’homme de savoir sait pourquoi.
L’être humain accède à la science lorsqu’il dépasse la connaissance des cas particuliers pour dégager, par le raisonnement, des principes universels et leurs causes.
C’est ainsi de la connaissance des causes que naît la possession du savoir, et donc la sagesse, le désir de savoir étant désir de savoir pour lui-même. « Si donc, c’est pour dissiper leur ignorance que les hommes ont cherché à faire de la philosophie, il est évident qu’ils ne cultivèrent cette science si ardemment que pour savoir les choses, et non pour en tirer le moindre profit ».