La condition humaine face à la mort et à l’incertitude
A priori, il y a de multiples raisons de ne pas croire en Dieu : le mal, la souffrance, l’injustice existent alors même que Dieu est le créateur (parfait) du monde. Par ailleurs, il ne semble exister aucun fondement rationnel pour croire en Dieu puisqu’aucune preuve apparente ne se présente pour le révéler : il est un Dieu caché, que l’Homme doit chercher comme l’écrit Pascal.
Pourtant, pour le philosophe, c’est précisément la raison elle-même qui peut conduire à croire : notre capacité de réflexion n’éloigne pas de Dieu, elle peut au contraire y mener. Au XVIIe siècle, Blaise Pascal est contemporain de Descartes, qui, de son côté, tente de démontrer par la preuve et par des procédés rhétoriques l’existence de Dieu.
Mais avant même la question des preuves, Pascal part d’un constat fondamental : celui de la condition humaine face à la mort et de la manière dont les Hommes cherchent à l’éviter. Cette question de la mort débouche en réalité sur une interrogation plus large : celle de l’éternité. Que Dieu existe ou non, l’Homme est confronté à l’éternité, que ce soit le salut ou l’enfer si Dieu existe, ou le néant s’il n’est pas.
Il est donc de la responsabilité de chacun de se questionner sur l’existence de Dieu. Source d’angoisse, les Hommes fuient cette interrogation. Ils lui préfèrent le divertissement — qu’il s’agisse d’art, de sport ou de loisirs — afin d’occuper leur esprit et se détourner de leur condition.
Et si l’oubli de la mort ne peut effacer l’échéance, et si préférer le confort du présent à l’incertitude de l’éternité ne fait que repousser la question sans jamais y répondre, alors l’Homme vit dans l’illusion d’un temps infini plutôt que dans la lucidité de sa condition. C’est sur ce constat que Pascal fonde son pari : si l’Homme ne peut échapper à la mort, il doit se questionner sur ce qu’il y a après cette dernière, et donc sur l’existence de Dieu.
La conscience de la mort oblige l’Homme à prendre au sérieux la question de Dieu plutôt qu’à la repousser par le divertissement.
Pascal pense que la foi est avant tout un phénomène intime, intuitif, qui s’extrait de la raison. C’est le sens de sa formule « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ». Il ne parle pas d’amour, mais de la foi comme d’une conviction ressentie au plus profond de soi, indépendamment du discours rationnel et scientifique qui exige des preuves physiques.
Au sein de ses “Pensées”, véritable apologie du christianisme, il répond à ceux qui exigent des preuves rationnelles pour croire en Dieu : c’est le Pari de Pascal. Pour lui, Dieu, être transcendant et infini, ne peut être prouvé : « S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est ».
Le pari comme usage rationnel de l’incertitude
Faute de preuves sur l’existence de Dieu, il ne s’agit pas de savoir, mais de choisir : l’Homme doit parier. La question devient pragmatique : quel est le choix le plus avantageux ? Pascal raisonne en termes de gain et de perte afin de convaincre les non-croyants qui refusent de croire en des principes jugés irrationnels.
Si l’Homme parie sur l’existence de Dieu, au mieux, Dieu existe et il accède à un bonheur infini, celui du salut ; au pire, Dieu n’existe pas et il ne perd presque rien, si ce n’est quelques plaisirs et contraintes morales. Le gain est donc soit infiniment positif, soit négligeable. « Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est » écrit le philosophe.
À l’inverse, si l’Homme parie sur l’inexistence de Dieu, il ne peut espérer aucun gain véritable ; et surtout, il s’expose à une perte infinie : si Dieu n’existe pas, il ne perd rien, mais si Dieu existe, alors il risque une condamnation éternelle en ayant mené une vie niant Dieu et toute exigence religieuse. Par ce pari, la perte est soit nulle, soit infinie.
Le raisonnement de Pascal ne vise pas à prouver que Dieu existe, mais à montrer qu’il est rationnel de croire. La croyance n’est pas le résultat d’une démonstration, comme chez Descartes, mais d’un calcul prenant acte des limites de la raison.
C’est alors que Pascal accable les agnostiques – ceux qui ne savent pas, ne se prononcent pas sur l’existence de Dieu. Ne pas le chercher, c’est parier sur son inexistence, c’est se risquer à l’enfer pour une vie temporaire qui jouit des plaisirs futiles.
Le pari ne démontre pas l’existence de Dieu, mais cherche à montrer que croire constitue le choix le plus rationnel face à une incertitude aux conséquences potentiellement infinies.
Cette position, comme celle de l’athée, peut être jugée irrationnelle dans la logique du pari, car elle implique de prendre le risque — potentiellement infini — de l’enfer. Celui qui se rassure en se disant qu’il suffit de mener une vie morale et honnête, en espérant que, si Dieu existe, sa bonté et sa miséricorde lui ouvriront les portes du paradis, fait un pari incertain qui pourrait être très coûteux.
Mais celui qui parie sur Dieu sans avoir la foi s’expose aussi à une perte infinie. Selon Pascal, croire par intérêt — par crainte de l’enfer ou espoir du salut — ne suffit pas. La foi ne se réduit pas à un calcul : elle relève d’un ressenti intérieur sincère. « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison : voilà ce que c’est que la foi ». Ainsi, le pari n’est pas une fin en soi, mais une première étape. Il ne prouve pas Dieu et ne crée pas directement la foi, mais il incite à une démarche active, tournée vers la recherche de Dieu. C’est en se comportant comme un croyant, en pratiquant, lisant les textes sacrés, participant aux rites religieux, que la véritable foi peut émerger dans l’esprit du parieur.