Le désir d’absolu de Faust et l’épreuve de la tentation
« Je suis l’esprit qui toujours nie. » Voilà comment le Diable, sous les traits de Méphistophélès, se présente au docteur Faust dans l’œuvre éponyme de Goethe, poète et dramaturge allemand de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle. Il ne surgit pas devant lui par hasard : dès l’ouverture de la pièce, un étrange pari se noue entre le ciel et la terre, entre Dieu et le Diable. Ce dernier prendra l’âme du docteur s’il parvient à le détourner du droit chemin. Dans ce pari, Faust est le favori de Dieu, celui qui le “cherche dans l’obscurité”. Savant animé d’un désir ardent de vérité, il porte en lui l’aspiration humaine à l’absolu. Pourtant, Dieu s’abstient d’intervenir et laisse au Diable le soin de le tenter.
En effet, si Faust incarne ce que l’humanité a de plus élevé, il est aussi celui par qui elle peut être mise à l’épreuve. À travers lui, ce n’est pas seulement un individu qui est jugé, mais l’humanité tout entière. Ainsi, par ce pari, Dieu manifeste sa confiance en l’homme. Il parie que Faust saura, malgré l’incertitude et les égarements, retrouver la voie du bien sur le long terme.
Avant sa rencontre avec Méphistophélès, le docteur désabusé, qui a voué l’usage de sa raison à l’étude intense de la philosophie, de la théologie et de la médecine, a pris conscience que, en dépit de sa haute érudition, il ne peut s’approprier tous les savoirs, il ne peut embrasser la totalité du macrocosme et ne faire qu’un dans son esprit avec le Grand Tout. En d’autres termes, le besoin d’absolu, de transcendance et de vérité, sur la nature et sur Dieu, ne peut être comblé par la raison humaine et, dans un ultime pessimisme épistémologique, il finit par entrevoir que « … nous ne pouvons rien connaître ! … Voilà ce qui me brûle le sang ! » La lassitude de ses spéculations laisse place à la frustration, qui le pousse presque au suicide.
L’impossibilité d’atteindre l’absolu par la seule raison expose Faust à la tentation d’une satisfaction recherchée dans l’expérience et les plaisirs terrestres.
C’est après ces épisodes de mélancolie que Méphistophélès lui apparaît et, ensemble, ils concluent un pacte : le Diable satisfera tous ses plaisirs et ses désirs, et si Faust s’en trouve un jour totalement comblé, son âme lui appartiendra. Dès lors, ils arpentent les voies de la vie terrestre. La cuisine de sorcière le rajeunit, il prend part à une fête infernale sur la montagne du Harz, puis il séduit Marguerite, une jeune femme dont l’innocence puérile la précipite elle aussi dans cet amour. Lorsque le frère de Marguerite tente de s’opposer, Faust le tue. À partir de là, l’engrenage tragique est enclenché.
De leur union naît un enfant illégitime, et Marguerite, abandonnée à son sort, sombre peu à peu jusqu’à sa perte, malgré la tentative tardive de Faust pour la sauver. En se détournant de Dieu, Faust a engendré le mal malgré lui. Il laisse la conséquence de ses actes aux autres, s’affranchit de sa responsabilité morale et agit comme si tout pouvait être sacrifié sans vergogne pour l’expérience de la vie.
Le nihilisme de Méphistophélès et la liberté humaine
C’est ici que l’on comprend la charge philosophique de la pièce : le personnage de Méphistophélès représente la négation, le nihilisme dans lequel on tombe lorsque l’on se coupe de la transcendance et de toutes valeurs. Il est l’alternative lorsque l’humanité ne croit plus en rien. La promesse mensongère que les plaisirs terrestres suffiront à rendre l’homme heureux. Pour autant, Faust n’est pas dupe, il a toujours conscience de l’horreur que représente Méphistophélès et de la façon dont ce dernier le pousse au vice. Son mépris pour lui est palpable dans toute la pièce.
Ainsi, Faust figure la tension entre deux aspects de l’humanité : d’un côté nous nous sentons l’image de Dieu, par la raison que celui-ci aurait placée en nous, nous avons soif d’absolu et d’infini. De l’autre, nous sommes mortels, limités, dépendants et asservis par les sens et les plaisirs. C’est là la grande humiliation que ne peut pas tolérer Faust. Son orgueil prométhéen l’élève jusqu’à se croire l’égal d’un dieu, et il ne peut accepter les limites de sa condition humaine.
La liberté de Faust se joue dans la tension entre son aspiration à dépasser sa condition humaine et la responsabilité morale attachée à ses choix.
La pièce de Faust a eu une influence considérable sur la philosophie et la littérature qui ont suivi. Dans leurs œuvres, Nietzsche et Camus y font souvent référence. Et, dans le sillage de Goethe, le romancier Dostoïevski, pour qui l’abandon de la foi précipite inévitablement dans un nihilisme qui conduit au pire, explore des thèmes similaires.
Faust n’est pas seulement l’histoire d’un mythe, il pose une question universelle, celle de la liberté humaine. Créé libre, l’homme doit se sauver par lui-même, en choisissant le bien face à la tentation du mal.