Denis de Rougemont s’attarde notamment sur la littérature chevaleresque, où le chevalier doit conquérir sa “dame” et mettre en avant sa noblesse et sa vertu comme dans Le Chevalier de la Charrette avec Lancelot pour Guenièvre. La femme n’est toujours qu’un trophée à remporter et le fin’amor (l’amour courtois) n’est qu’un prétexte pour enchainer les tournois, combattre des créatures dangereuses et mettre toujours plus en avant la force du preux chevalier. Lancelot doit sans cesse prouver sa valeur à la reine Guenièvre, car il a un rival : le roi Arthur.
Ainsi, l’auteur décrypte dans son œuvre l’histoire de notre imaginaire amoureux en soulignant que notre culture puise essentiellement au mythe de la passion contrariée. En effet, si Lancelot et Genièvre entretiennent une relation adultère (hors mariage), et de ce fait, prohibée sur le plan moral, il en est de même dans des romans plus récents comme dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen datant du XXème siècle. Les romans d’amour les plus célèbres de la littérature française prônent un amour “interdit”, “impossible” par les mœurs et/ou le devoir moral : une infidélité, une différence d’âge, ou en d’autres termes un obstacle à la concrétisation de leur amour. Belle du Seigneur illustre les dangers d’un désir amoureux si intense qu’il ne peut mener qu’à la mort (thanatos) des deux amants : Ariane et Solal se suicident ensemble en absorbant de l’éther, mettant fin à leur vie terrestre, pour faire perdurer dans l’au-delà leur grande passion réciproque, qui s’était désagrégée dans la réalité. Pour Ariane, Solal est “son seigneur”, “son divin roi”, elle lui voue un culte sans borne qui la mènera à une vie de dépendance éconduite par son idéal romantique. Le titre, Belle du Seigneur est d’ailleurs une périphrase onomastique pour désigner la jeune femme à travers le lien de possession qu’entretient Solal sur elle. L’amour passionnel mène inéluctablement les deux amants vers le chaos d’abord, puis la mort. Denis de Rougemont écrit entre autres dans son ouvrage : « Ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n’est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. (…) C’est moins l’amour comblé que la passion d’amour. Et passion signifie souffrance. Voilà le fait fondamental. » On peut alors interpréter littéralement l’expression “tomber amoureux” où la métaphore de la chute suggère à la fois la perte de contrôle face à un état que l’on subit, que l’on ne maîtrise pas, et une potentielle souffrance. Le lecteur ne peut que déplorer une certaine désillusion de l’amour présent dans les romans face à celui du monde réel ; car comme le souligne Denis de Rougemont, “l’amour comblé” et “la paix féconde du couple” n’attirent aucun lectorat, c’est toujours l’amour contrarié voire impossible qui est mis en avant.
Les récits amoureux les plus valorisés reposent souvent sur l’obstacle, l’interdit ou la souffrance plutôt que sur la stabilité du couple.
L’influence des représentations littéraires sur les rapports entre les sexes
Or, si l’on croit que l’amour s’arrête là, c’est passer à côté de l’amour durable et véritable, puisque c’est en ce lieu même qu’il commence en réalité. Les auteurs décrivent le fantasme du sentiment amoureux par une version idéalisée d’éros et non pas par une autre forme d’amour plus pérenne. La littérature révèle les fantasmes et les rêves constituant une forme d’échappatoire à la dureté du réel. Simplement, le lecteur doit avoir conscience que la culture (littéraire ou autre) façonne l’imaginaire, la manière de penser et vient conditionner certains comportements. Mona Cholet, dans son essai féministe et contemporain intitulé Réinventer l’Amour, argue la thèse selon laquelle la femme doit choisir entre son émancipation personnelle ou le sentiment amoureux et que le conditionnement social créé des déséquilibres de pouvoir pouvant aller jusqu’à l’exercice de violences psychologiques et/ou physiques sur les femmes. Elle met en lumière une éducation différenciée vis à vis de l’amour, éducation en partie influencée par ces “mythes” sur les relations hommes/femmes que l’on nous enseigne dès le plus jeune âge. Les femmes auront tendance à survaloriser le sentiment amoureux tandis que les hommes apprendront à lui refuser une place centrale dans la vie (passant après le travail par exemple). Sur le plan sexuel, les femmes demeurent l’objet du désir et les fantasmes masculins prennent une place majeure là où les fantasmes féminins sont plus souvent passés sous silence. L’amour des romans a été perçu puis narré pendant des décennies par le biais d’un regard masculin, et destiné à un lectorat féminin, ce qui explique que la conception de l’amour d’une femme soit genrée et orientée par ce qu’elle lit.
Les représentations culturelles de l’amour contribuent à façonner les attentes et les rôles attribués aux femmes et aux hommes.
La littérature contemporaine aspire à la déconstruction de ces mythes autour d’un éros tout aussi intense que destructeur, au plus grand bonheur des femmes du XXIe siècle, conscientes que l’on est ce qu’on lit.
Retour sur l’auteur
Chez Denis de Rougemont, l’amour occidental ne se comprend pas d’abord comme une expérience naturelle ou spontanée, mais comme une construction culturelle façonnée par des mythes littéraires. La passion amoureuse y apparaît moins comme accomplissement que comme tension vers l’impossible : elle se nourrit de l’obstacle, de l’interdit, de l’attente et de la souffrance. L’amour heureux, stable et quotidien reste pauvre en puissance romanesque, parce qu’il ne produit ni drame ni exaltation tragique. La spécificité de Rougemont tient à cette lecture critique de l’imaginaire amoureux : ce que la culture célèbre sous le nom d’amour est souvent une passion de la séparation, de la transgression et de la mort. Loin d’être un simple sentiment privé, l’amour devient alors une forme historique de représentation, qui modèle les désirs individuels et les rapports entre les sexes. Sa cohérence philosophique repose sur une opposition décisive entre la passion, qui consume parce qu’elle absolutise le désir, et l’amour durable, qui suppose une sortie du mythe, une fidélité concrète et une reconnaissance de l’autre comme personne plutôt que comme objet d’idéalisation.
Rougemont aujourd’hui
La pensée de Rougemont trouve aujourd’hui un prolongement direct dans les critiques féministes et sociologiques de l’amour romantique. Mona Chollet reprend cette intuition en montrant que les récits amoureux ne sont pas neutres : ils apprennent aux femmes à attendre de l’amour une forme de salut, tout en leur faisant accepter la dépendance, l’effacement de soi ou l’asymétrie du désir. Eva Illouz transforme également l’héritage de Rougemont en analysant la manière dont le capitalisme affectif organise les attentes amoureuses contemporaines : les sentiments deviennent pris dans des logiques de marché, de choix, de performance et de reconnaissance. bell hooks oppose à l’amour romantique une éthique de l’amour comme pratique, fondée sur le soin, la responsabilité, la connaissance de soi et le refus de la domination. Judith Butler permet enfin de penser la dimension normative des scénarios amoureux : les rôles de genre ne sont pas simplement exprimés dans les relations, ils y sont reproduits par des gestes, des attentes et des récits répétés. À l’inverse, certaines approches contemporaines réhabilitent la passion comme expérience d’intensité et de rupture avec la banalité sociale. Mais Rougemont oblige à maintenir une distinction critique : tout amour exalté par l’obstacle n’est pas nécessairement profond ; il peut n’être que la répétition esthétique d’un mythe qui confond désir, possession et souffrance.