L’esthétique face à l’évolution technique et à l’aliénation du travail
« L’esthétique c’est la science et l’art de faire saisir l’émergence du nouveau » écrit Roger Garaudy dans Esthétique et invention du futur (1968). Ce dernier voit dans l’esthétique ni le contrepoids classicisant d’une modernité toujours plus inappréhendable, ni un échappatoire réactionnaire face à celle-ci, mais une exigence essentielle du progrès humain. Cette capacité de l’esthétique à amener l’histoire par une transcendance de son être à l’ère de la cybernation de la production libèrerait l’humain de son aliénation.
L’esthétique garaudienne est intrinsèquement historique. Il situe son analyse au commencement de la révolution industrielle; celle où la machine à vapeur s’est imposée comme incarnation des désirs de puissance de l’être humain. Cette machine là soufflait, vrombissait et assombrissait de fumée un nouveau lieu d’affairement humain : l’usine. Lieu où l’humain s’évertue à dompter ces nouveaux outils complexes, cette profusion de soupapes, de rouages et de pistons dans le but de produire davantage. Cette révolution produit l’avènement d’un objet technique de forme concrète -au sens donné par Simondon-, système unifié qui existe par assemblage d’unités optimisées dans leurs tâches infimes, parfaitement réalisatrices de leurs finalités propres, sans fin. Ce système a pour effet de produire un travail à son image, subdivisé, menant à ce que Marx appelait la « mort de la subjectivité du travail ». L’humain se trouverait aliéné dans son asservissement à un travail qui n’a de sens que pris dans l’ensemble de la production. La main-d’œuvre se ferait plus nombreuse, et toujours moins qualifiée. Or, cette époque semble révolue. Avec Internet et les grands modèles de langage, nous nous dirigeons vers la disparition des usines, désormais perçues comme les vestiges d’une aliénation nostalgifiée, et vers le silence progressif du souffle de la vapeur.
Selon Garaudy, cette mutation technique est celle de la cybernation ; l’aliénation de principale caractéristique physique est évincée dans celle des lumières blafardes des bureaux. La bourgeoisie et le prolétariat prendraient une nouvelle forme, bien que leurs rapports soient les mêmes. À l’ère de la vapeur, la compétence recherchée était celle de la spécialisation : chacun devait maîtriser une capacité précise afin d’optimiser son travail au service de la machine. Dorénavant le travailleur doit avoir la capacité de démultiplier ses initiatives et de se servir efficacement de la technologie cybernétique. Selon Garaudy le développement de l’intelligence dans la machine, son indépendance de l’humain ne prophétise en rien la mort de l’humain. Il ne conçoit pas davantage l’humain comme une simple marionnette, entièrement déterminée par des structures qui lui seraient extérieures. Garaudy considère cette nouvelle technologie comme celle qui « peut libérer l’homme de toutes les tâches qui ne sont pas position des problèmes et choix des fins » et qui permettra à l’humain de se réapproprier sa propre subjectivité.
L’automatisation peut libérer l’humain des tâches aliénantes et lui permettre de retrouver sa capacité de création et de décision.
Pour cela, Garaudy pose plusieurs exigences : mettre fin aux systèmes d’aliénation, qu’ils soient capitalistes ou qu’ils prennent la forme du socialisme soviétique, et développer une éducation fondée sur les arts et les sciences. Car ce sont par les sciences et l’art que l’humain se fait créateur, qu’il se transcende. Et ce n’est que dans un régime ouvert aux impossibles de l’art, cette perpétuelle transgression de l’ordre établi qui effleure l’indicible et hante nos contradictions, que fleurira le firmament de la transcendance humaine. Selon Garaudy, cette société est celle « qui est digne du beau nom de socialisme ».
L’art comme invention des possibles et du futur
Marx écrit « le travail sous sa forme spécifiquement humaine c’est le travail précédé de la conscience de ses fins, précédé de son projet à partir du moment où le possible est substitué au réel ». Garaudy veut y revenir pleinement. L’art se ferait dans la capacité à transcender, par son intuition, l’âme, de faire germer un chaos dans le néant absolu de la « toile blanche ». Cette toile blanche est l’incarnation de l’absolue pluripotentialité, l’esthétique consisterait à apprendre à révéler ces possibles. Pour cette toile blanche, toujours plus investie virtuellement par nos clichés, il faut une éducation qui nous permette de nous en affranchir. Ainsi, quand les moyens cybernétiques se font divins, il faut une capacité de transcendance pour les maîtriser et créer leurs fins.
Garaudy s’appuie sur des thèses de Brecht qui ne voit pas la connaissance comme fondée sur l’imitation (donc non-aristotécilienne) mais comme réalisation de l’incréé à partir du néant. L’esthétique se réalise ainsi dans un processus d’Aufhebung : par le travail, l’humain nie son rapport immédiat à la nature tout en le conservant et en le dépassant, prenant conscience de sa subjectivité comme créatrice d’objectivité. Une esthétique qui supplante l’éthique. Une esthétique qui vainc le piège de la « nécessité purement physique du besoin » et celle « de la nécessité abstraite d’une rationalité close. Selon lui, quand les moyens de la cybernétique ont de manière si écrasante dépassés ceux de l’humain, il lui faudrait une éducation de la mise en œuvre de l’histoire. C’est seulement ainsi que l’humain ne serait plus esclave de la machine. Il lui faut apprendre à survivre aux tensions non résolues qui définissent la vie, et la faire disjoncter dans l’invention. Selon Garaudy, nous sommes dans l’absolue obligation de faire de chaque humain un révolutionnaire et un poète, en somme un inventeur du futur.
L’éducation artistique et scientifique doit permettre à l’humain de dépasser les déterminismes du présent pour devenir acteur de la création du futur.