La technique moderne donne à l’humanité une puissance telle qu’elle doit désormais produire elle-même les limites de son action.
Pour Hans Jonas, la société technologique a opéré une mutation décisive qu’il nomme la « transformation de l’essence de l’agir humain ». Il ne s’agit pas simplement d’un accroissement quantitatif des capacités de l’homme, mais d’un changement qualitatif de la structure même de l’agir. Avant la modernité technique, l’action humaine s’exerçait dans un monde perçu comme stable, avec des moyens limités et des effets eux-mêmes limités. L’homme ne pouvait ni transformer les conditions fondamentales de la vie, ni mettre en danger l’humanité dans son ensemble. Dans ce cadre, l’éthique classique pouvait se concentrer sur les intentions, sur des relations humaines proches et sur des conséquences immédiates, car les effets des actions restaient locaux, visibles et généralement réversibles. Or, selon Jonas, l’avènement de la société technologique introduit trois ruptures qualitatives majeures dans l’agir humain. D’abord, l’extension spatiale : l’action humaine cesse d’être locale et acquiert une portée globale, comme en témoignent l’industrialisation, la pollution ou la technologie nucléaire. Ensuite, l’extension temporelle : les effets de l’agir peuvent désormais se déployer sur des décennies, voire des siècles, engageant ainsi le sort d’êtres humains qui n’existent pas encore. Enfin, l’irréversibilité : certaines actions techniques produisent des effets qui ne peuvent plus être corrigés et qui engagent l’avenir de manière définitive. Dès lors, cette transformation de l’agir pose un problème moral inédit. Si l’essence de l’agir humain s’est profondément modifiée, l’éthique chargée de le réguler doit elle aussi se transformer. À défaut, les actions nouvelles seraient évaluées à l’aide de catégories morales devenues inadaptées
L’éthique classique repose sur un ensemble de présupposés désormais fragilisés par la société technologique. Elle suppose un sujet moral présent et identifiable, ainsi qu’un destinataire de l’action lui aussi contemporain, capable de souffrir ici et maintenant, mais également de répondre, de protester ou de revendiquer. Or, dans le contexte de l’agir technologique, ces conditions ne sont plus réunies, les victimes potentielles peuvent ne pas encore être nées ou ne pas appartenir à l’humanité. Il devient alors impossible de fonder la responsabilité morale sur la plainte ou la revendication. Selon Jonas, ce n’est plus la protestation de la victime qui fonde l’obligation morale, mais la puissance de l’agir humain elle-même, en tant qu’elle s’exerce sur des êtres vulnérables et exposés à des dommages irréversibles.
La responsabilité envers les êtres sans voix
Pour Jonas, ces « êtres sans voix » désignent en premier lieu les générations futures. Parce qu’elles n’existent pas encore, elles ne peuvent ni consentir ni refuser les conditions d’existence que nous leur léguons, alors même que leur avenir dépend directement de nos décisions présentes, les générations futures dépendent de nos actions et de nos choix. On peut penser à l’utilisation de la bombe atomique ou encore à la manière dont l’humanité gérera la crise écologique . Mais ces êtres sans voix comprennent également l’ensemble des vivants non humains. La technique moderne affecte la biosphère, les écosystèmes et les espèces qui les composent, sans que ces formes de vie puissent exprimer une quelconque revendication. Elles ne parlent pas, ne protestent pas, mais elles peuvent être irrémédiablement détruites.
Toutefois, la pensée de Jonas ne se limite pas à une somme d’atteintes individuelles, ce qui est ultimement en jeu, c’est la possibilité même d’une humanité future digne de ce nom, c’est à dire la possibilité d’une vie humaine ou les êtres vivent, sont capable de se reproduire, d’agir librement, de penser, de transmettre. Une humanité “indigne” serait alors une humanité entièrement conditionnée, manipulée génétiquement ou incapable de toute autonomie morale. L’exigence morale ne vise donc pas seulement la préservation de vies isolées, mais la continuité de l’humanité et des conditions ontologiques de sa dignité.
La responsabilité naît du pouvoir d’agir sur des êtres vulnérables qui ne peuvent ni consentir, ni protester, ni se défendre.
Pour fonder la responsabilité morale envers ces êtres sans voix, Jonas rejette le modèle contractuel. Le contrat suppose des sujets égaux, capables de consentir et de répondre. Or, les êtres sans voix se définissent précisément par leur incapacité à répondre ou à consentir, et par leur inégalité face au sujet moral. Les générations futures ne peuvent conclure aucun contrat, et les autres vivants ne signent rien. Fonder la morale sur le contrat exclut donc précisément les êtres les plus vulnérables. Jonas propose alors un autre modèle, celui d’une relation de responsabilité asymétrique : la responsabilité naît de la confrontation entre la puissance du sujet moral et la vulnérabilité de ceux qui subissent ses actes. Cette asymétrie est illustrée par le paradigme parental, le parent est responsable avant toute demande, avant toute revendication et avant toute réciprocité. L’enfant ne répond pas et pourtant le parent doit répondre de lui. Le sujet moral est responsable envers les êtres sans voix, simplement parce qu’il détient le pouvoir d’agir sur eux et qu’ils sont exposés à ce pouvoir. Jonas complète ce modèle par un argument ontologique, l’être vaut plus que le néant, la vie s’impose elle-même comme valeur et mérite d’être préservée. Dès lors, ce qui peut être anéanti appelle à un devoir de protection. La morale ne naît pas de la parole ou du consentement, mais de la fragilité de l’être exposé à notre puissance. La vie, en tant que valeur vulnérable, impose une responsabilité qui précède toute demande et transcende toute réciprocité, là où Prométhée déchaîné menace la vie, le devoir de protéger devient la seule chaîne qui le retient de la déchéance la plus totale.
Retour sur l’auteur
Chez Jonas, la technique moderne ne constitue pas seulement un ensemble d’instruments plus puissants, mais une mutation de la condition morale de l’humanité. L’homme n’agit plus dans un monde stable, proche et réversible : il intervient désormais sur les équilibres globaux de la biosphère, sur la durée longue des générations futures et sur les conditions ontologiques de la vie elle-même. La responsabilité ne peut donc plus être pensée à partir de l’intention immédiate, de la réciprocité ou du contrat, car ceux qui subissent les effets les plus décisifs de l’agir technique ne sont pas en mesure de répondre : les générations futures, les vivants non humains, les formes de vie vulnérables. La spécificité de Jonas tient à cette refondation asymétrique de l’éthique : le devoir naît moins de la parole de l’autre que de sa fragilité face à notre puissance. L’impératif moral ne consiste plus seulement à respecter autrui dans le présent, mais à préserver la possibilité même d’un avenir humain. La cohérence de sa philosophie repose ainsi sur une articulation forte entre puissance, vulnérabilité et autolimitation : plus l’action humaine devient capable d’anéantir ce qui la dépasse, plus elle doit se soumettre à une morale anticipatrice, prudente et protectrice.
Jonas aujourd’hui
La pensée de Jonas trouve aujourd’hui des prolongements directs dans l’éthique environnementale, la philosophie du risque et les débats sur l’Anthropocène. Le principe de précaution, central dans les politiques écologiques contemporaines, reprend son intuition fondamentale : lorsqu’une action technique peut produire des dommages irréversibles, l’absence de certitude scientifique complète ne suffit pas à justifier l’inaction morale. Ulrich Beck prolonge cette analyse dans La Société du risque, en montrant que la modernité produit désormais des dangers globaux, invisibles et différés, tels que les catastrophes nucléaires, climatiques ou industrielles. Bruno Latour transforme toutefois le cadre jonassien en refusant de séparer l’humanité et la nature : la crise écologique impose de penser des collectifs hybrides, où humains, non-humains, techniques et milieux sont interdépendants. Les éthiques du care, chez Joan Tronto ou Carol Gilligan, déplacent également la responsabilité vers l’attention aux vulnérabilités concrètes, en insistant sur la dépendance plutôt que sur l’autonomie abstraite du sujet moral. À l’inverse, les courants transhumanistes, de Nick Bostrom à certains défenseurs de l’augmentation technologique, contestent la prudence jonassienne en voyant dans la technique non une menace à contenir, mais une puissance d’amélioration de l’humain. C’est précisément dans cette tension que Jonas demeure décisif : il oblige à demander non seulement ce que la technique permet de faire, mais ce qu’une humanité digne doit s’interdire de vouloir.