Winston et Julia incarnent d’abord cette résistance. Leur relation naît du désir, de la sexualité, d’une volonté instinctive de s’affranchir des règles imposées. Winston comprend que le désir lui-même peut devenir une arme contre le Parti : « Le désir brut. La voilà, la force qui fera exploser le Parti. » Leur liaison excède le seul registre sentimental : elle est une transgression politique. En se retrouvant clandestinement, Winston et Julia refusent de laisser le Parti déterminer ce qu’ils doivent aimer, désirer, ressentir. Leur chambre devient un espace de liberté, un lieu où ils redeviennent, le temps d’un instant, eux-mêmes. Ils envisagent même de rejoindre la Fraternité, organisation clandestine opposée au régime de Big Brother. Leur relation se transforme peu à peu en révolte : « Le but n’est pas de rester en vie, mais de rester humains. »
L’amour comme résistance au totalitarisme
Orwell déconstruit pourtant cette vision romantique avec la salle 101. La torture révèle les limites de cette résistance. Face à sa peur la plus profonde, Winston ne protège plus Julia : il la livre. Le Parti ne se contente pas de le faire souffrir, il détruit le lien qui l’unissait à elle. La torture transforme l’amoureux en dénonciateur. Le sentiment qui faisait jusqu’alors sa force cède devant la peur. Winston ne renonce pas seulement à Julia, il renonce à la possibilité même de placer quelqu’un avant lui-même.
1984 présente une autre forme d’amour, celle de la mère de Winston. Sans idéologie ni discours politique, sans conscience révolutionnaire, son amour tient dans un geste d’une grande simplicité. Lorsque les vivres viennent à manquer et que le dernier morceau de chocolat est mangé, elle serre sa fille dans ses bras, alors même que ce geste ne changera rien à leur situation et ne les sauvera pas.
Orwell écrit : « Quand on aimait, on aimait, et quand on n’avait rien d’autre à donner, on donnait son amour. […] C’était un geste inutile, qui ne changeait rien, qui ne produisait pas plus de chocolat, qui n’empêchait pas la mort de l’enfant ou la sienne, mais il lui semblait naturel de le faire. » L’inutilité matérielle du geste fait sa valeur. La mère n’agit ni par calcul ni par idéologie : elle aime parce qu’elle aime. Dans un système qui cherche à rendre tout comportement utile au Parti, cet amour gratuit échappe au totalitarisme sans jamais le combattre.
L’amour de la mère de Winston échappe au contrôle totalitaire parce qu’il est gratuit, spontané et indépendant de toute utilité politique.
La mère de Winston incarne cette humanité ordinaire, sans théorie politique, sans visée héroïque : elle aime son enfant, et c’est cette simplicité même que le Parti ne peut absorber. Son amour n’obéit à aucune idéologie, ne cherche aucune justification, ne dépend d’aucune efficacité.
L’homme ordinaire face au pouvoir totalitaire
Orwell dessine ainsi la figure de l’homme ordinaire, apolitique et amoral, non que la morale ou la vie civique lui soient étrangères, mais parce que ni doctrines ni idéologies ne gouvernent réellement ses actes. Sa passivité même le rend plus sensible à la réalité des événements que ceux qui les appréhendent à travers des mots d’ordre. L’homme totalitaire, à l’inverse, a laissé son jugement s’absorber dans l’idéologie, au point de ne plus distinguer ce qu’il voit de ce qu’on lui ordonne de croire. L’homme ordinaire conserve, lui, une vie intérieure qui lui appartient encore ; il est, chez Orwell, le dernier refuge d’une humanité que le totalitarisme veut rationaliser et contrôler.
Sous les yeux de Big Brother, aimer devient donc un acte de résistance, non que l’amour soit en lui-même politique, mais parce que le Parti ne tolère aucun espace qui lui échappe. Le danger du totalitarisme tient à sa capacité à pénétrer cet espace intime où l’homme pense, ressent et juge par lui-même. Winston et Julia montrent qu’un amour peut être brisé par la peur ; la mère de Winston, ce qu’est aimer sans calcul, même quand cet amour paraît inutile. La victoire ultime de Big Brother n’est donc pas seulement de soumettre les hommes : c’est de les priver de cette part ordinaire d’eux-mêmes qui leur permet encore d’aimer, de juger et de rester humains.
Le totalitarisme cherche finalement moins à contrôler les seuls comportements qu’à détruire la vie intérieure qui permet encore à l’individu d’aimer, de juger et de rester humain.