Les limites épistémiques du raisonnement démocratique
Du point de vue de la pensée politique occidentale, la démocratie est souvent perçue comme la forme la plus légitime de gouvernance. Cependant, dans une ère marquée par la désinformation et l’apathie politique, certains penseurs comme Jason Brennan fustigent le demos comme fondement de la raison démocratique. Au centre de ces critiques se trouve celle d’une inefficacité épistémique, c’est-à-dire une incapacité des systèmes démocratiques à trouver les meilleures solutions aux problèmes auxquels nos sociétés font face.
Depuis les premières expériences de Tversky et Kahneman en sciences cognitives, la recherche souligne la présence systématique de biais cognitifs chez les électeurs, comme « l’heuristique de disponibilité », qui décrit l’importance excessive qu’apportent les électeurs aux informations récentes, au détriment des informations plus éloignées dans le temps. De tels raccourcis affectent directement les issues démocratiques, dès lors que les tendances de vote peuvent résulter de cycles électoraux, plutôt que d’un raisonnement démocratique à proprement parler. Par ailleurs, les électeurs peuvent également être ignorants des faits politiques : les données suggèrent que les électeurs sont souvent incapables de nommer leurs représentants ou de décrire le fonctionnement des institutions démocratiques.
Que signifie ce constat pour nos institutions politiques ? Supposons que le politique est destiné à formuler des solutions optimales aux problèmes collectifs : l’ignorance et les biais électoraux remettent en cause le statut épistémique de la gouvernance collective. Si le vote ne permet pas de refléter le raisonnement éclairé des électeurs, alors la porte reste ouverte aux théories politiques élitistes, du moins du point de vue utilitariste.
L’ignorance politique et les biais cognitifs des électeurs peuvent remettre en question la capacité de la démocratie à produire les meilleures décisions collectives.
Prenant le contre-pied de la critique élitiste, la philosophe et politologue Hélène Landemore propose un renouveau de la théorie démocratique. Dans son ouvrage Democratic Reason (Raison démocratique), Landemore offre une conception de la démocratie fondée sur la délibération éclairée entre citoyens, permettant, selon elle, de dépasser les failles épistémiques de nos démocraties contemporaines.
La délibération comme fondement de la raison démocratique
L’auteure suggère que les descriptions de l’irrationalité électorale peinent à refléter le caractère social du raisonnement humain. Ce constat forme les prémices d’une « Théorie argumentative de la raison », qui souligne le rôle fondamental de la délibération dans la production de savoir. La théorie de Landemore implique que les conditions du raisonnement sont « normales » dès lors qu’elles sont délibératives et sociales : « Le raisonnement consiste en un échange d’arguments avec au moins un autre individu que l’on tente de convaincre, et pour lequel on évalue et falsifie les positions. » En ce sens, le but de la délibération est de produire un raisonnement. Ce raisonnement émerge du fait de défendre sa position, tout en évaluant les arguments de ses interlocuteurs et en évaluant leur validité épistémique.
Ce processus illustre, selon Landemore, « la force involontaire » du meilleur argument. Lorsque confrontés à un meilleur argument, les participants révisent leurs croyances préalables dans un processus itératif, aboutissant à un « consensus rationnel ». Sous ces conditions, et à supposer que les participants sont réellement guidés par un désir de vérité, la délibération peut neutraliser les biais psychologiques immanents à l’individu, pour produire une amélioration épistémique collective.
En appliquant cette théorie à la gouvernance politique, Landemore suggère que la délibération démocratique peut produire des résultats épistémiques supérieurs, comparés aux formes élitistes et représentatives de gouvernance. Pour appuyer son propos, Landemore cite la théorie des chercheurs Hong et Page, intitulée « Diversity Trumps Ability » (la diversité l’emporte sur la capacité). Cette théorie affirme que des groupes d’une grande diversité cognitive peuvent surpasser des groupes contenant des individus d’une grande capacité individuelle, mais avec une diversité cognitive limitée.
Ce constat théorique découle de la nature incertaine des décisions politiques. Alors qu’un groupe d’élites peut mieux performer sur des problèmes spécifiques, il est impossible de déterminer a priori quelles capacités cognitives sont mieux adaptées à la résolution de problèmes qui ne sont pas encore advenus. Ainsi, selon Landemore, à condition que les groupes délibératifs aient une grande diversité cognitive, et que chaque participant détienne une capacité égale d’influencer la décision finale, la démocratie délibérative reste supérieure au règne des élites en moyenne et pour un grand nombre de décisions. En pratique, la démocratie délibérative est également une alternative à la démocratie représentative, les assemblées législatives étant formées de manière non aléatoire, souvent avec une surreprésentation d’individus éduqués et de milieux aisés.
Ainsi, selon Landemore, la nécessité de revoir nos institutions démocratiques est sans appel ; si celles-ci doivent résister aux arguments élitistes de gouvernance, la décision politique doit se former à partir d’assemblées citoyennes échantillonnées aléatoirement. Reste à savoir selon quelles modalités ces assemblées parviennent à atteindre les conditions « normales » de délibération, condition sine qua non de la théorie landemorienne.
La diversité cognitive et la délibération peuvent permettre aux citoyens de dépasser leurs limites individuelles et de produire collectivement de meilleures décisions.