La machine dans le déploiement dialectique de l’Esprit
Le machinisme hégélien conceptualise une machine qui, par son travail comme pure altérité, est capable de réaliser l’histoire. Ce concept se distingue dans l’histoire de la philosophie par la révérence qui est faite à la machine : automatiser la dialectique. Cet outil sans organe mais doté d’une existence autonome serait capable d’amener à la société humaine le Concept ou Begriff, la réalité dans toute sa complexité rationnelle (Vernunft) et divine. De fait, la machine chez Hegel est intrinsèquement liée à sa vision de l’histoire et de ce qu’il nomme être la négativité.
Afin de saisir de quelle manière la machine est une automatisation de l’incarnation de l’Esprit dans l’histoire, nous devons nous familiariser avec la structure du système hégélien. Hegel a construit un système de pensée teutonique qui repose sur la nécessité de l’expérience historique. Selon lui, la contradiction est signe de vérité. Pour saisir l’Absolu, il faudrait donc le savoir dans son unité contradictoire, car l’Absolu chez Hegel n’est pas une réalité figée mais un processus perpétuellement en action à travers une dialectique. Ainsi, la négativité est la mise en pratique de cette contradiction dans le monde, l’incarnation d’une force dialectique. Cette dialectique hégélienne est méthodisée par Fichte sous la forme T (thèse) / AT (antithèse) / ST (synthèse), et c’est par cette matrice de sens que s’organise l’Idée dans l’histoire.
L’Idée existe comme principe organisateur de la réalité ; elle est le déploiement du Begriff dans l’histoire, son unité. Son moment est triadique : premièrement identifié comme l’Idée en soi, étant la logique pure du développement de catégories abstraites. L’Idée hors de soi est l’Idée en tant qu’elle s’aliène dans la nature, et finalement l’Idée pour soi désigne le retour de l’Idée à elle-même dans l’Esprit, le Geist. Le Geist est donc le moment où l’Idée se réalise pleinement dans un des trois niveaux. Der Subjektive Geist étant la totale connaissance de sa subjectivité, Der Objektive Geist ou la réalisation de l’Esprit dans l’objectivité. Et finalement Der Absolute Geist ou les manifestations de l’absolu de la Raison dans l’Art et la philosophie notamment.
Une fois le Geist réalisé dans l’histoire, subjectivité et objectivité sont synthétisées dans la Raison ou Vernunft. La Vernunft n’est pas entendue dans le sens de sa rigueur mathématique ; inclut, ici, passions et erreurs. En effet, Hegel justifie que c’est aussi par des actes de passion que l’on peut atteindre la Raison ; en outre, c’est par ses conquêtes que Napoléon amènera l’État moderne. À chaque itération, le Geist dans l’histoire se rapproche de plus en plus de sa forme idéale. Nous passons de l’absence d’ordre sociétal aux premières sociétés, au féodalisme, au capitalisme et enfin à ce que l’on peut désigner comme l’utopisme, et qui, selon Marx et Engels, se réfère au communisme, une société sans classes ni monnaie qui allierait les besoins objectifs et subjectifs de l’individu et du collectif.
La dialectique fait de l’histoire un processus de transformation où la contradiction et la négativité participent progressivement à la réalisation du Concept.
Du travail humain à l’automatisation de la négativité
L’être humain, comme être pensant supérieur, est, selon Hegel, le protagoniste de la mise en réalité du Concept, au contraire des animaux qui « sont » le Concept sans « avoir » le Concept. Si l’humain est « le seul animal historique, c’est parce qu’il a besoin du temps pour réaliser le Concept et se connaître soi-même comme Concept ». Car de la Nature émane le Begriff. L’humain doit donc travailler la matière inerte, car c’est ainsi qu’il rassasie sa dévorante inquiétude, son désir absolu d’être autre que soi-même. C’est en faisant agoniser la nature qu’il devient.
Ce travail est tout autant physique qu’idéel ; en effet, le simple fait de poser la nature comme un espace référentiel nous appartenant, de le strier comme le dirait Deleuze, est un acte de négation de la souveraineté de la Nature. Si le travail est l’acte de donner la mort, l’outil est son arme, la machine son abattoir. L’outil est un corps naturel conceptualisé comme tel qui devient le signe concret de son emploi virtuel. Tout outil est Nature sur laquelle l’humain projette une fonction par l’extension de son Moi dans le but de donner la mort à cette dernière encore essence étrangère. La machine, elle, est un bourreau autonome.
La machine radicalise le rôle de l’outil en extériorisant et en autonomisant le travail par lequel l’être humain transforme la nature.
Comme disait Hegel, la machine est « l’inquiétude du subjectif, du Concept, posée en dehors du sujet » ; de plus, avec l’avènement de « grands modèles linguistiques » ou LLM, l’indépendance de l’outil se fait toujours plus grande. De ce fait, le travail dialectique de la machine devient sans cesse plus monstrueux et indépendant de l’être humain. La force de contradiction inhérente à la vie, cet effroi qui pousse l’être humain à se transcender par une forme divine, cette nécessité de l’expérience historique est donc peu à peu déléguée à la machine. Du moins dans son aspect physique, car la négativité reste l’affaire de l’être historique, celui qui doit assimiler l’espace qui l’entoure pour assouvir la faim ontologique qui le tiraille.
Ainsi, nous pouvons théoriser la possibilité d’un monde où le rôle de la machine dans l’acte de la négativité ne devient que plus prépondérant, jusqu’à ce que soit réalisé le Concept dans l’histoire, au temps du travail obsolète ou totalement relégué à la machine (sorte d’idéal transhumaniste hégélien). La machine, porteuse de la nécessité historique, est donc celle de l’automatisation de la réalisation du Concept dans l’histoire.