Pourquoi le suicide peut-il être étudié comme un fait social ?

Durkheim montre que le suicide ne relève pas seulement de l’individu, mais s’explique par des causes sociales objectivables.

Pourquoi le suicide peut-il être étudié comme un fait social ?

Durkheim montre que le suicide ne relève pas seulement de l’individu, mais s’explique par des causes sociales objectivables.

Le suicide est spontanément perçu comme l’acte le plus individuel qui soit. Cependant Durkheim renverse cette intuition. Il affirme que le suicide est réductible à un fait social, c’est-à-dire que celui-ci peut être étudié comme un objet qui possède trois caractéristiques essentielles. Tout d’abord, il est extérieur à l’individu, ainsi celui-ci peut être étudié dans un cadre social global, l’objectif étant d'effectuer une véritable étude sociologique, éloignée de la perception psychologique. Le suicide constitue par ailleurs un phénomène général dans la mesure où il est présent dans toutes les sociétés connues. En outre, il est considéré comme une contrainte, puisqu’il assigne l’individu à une identité pathologique prédéfinie, le réduisant à un trouble ment al.

Durkheim refuse de réduire le suicide à une explication psychologique individuelle et le replace dans un cadre social global.

L’auteur considère ce fait social comme une “pathologie”, soit la croissance anormale d’un phénomène social. L’étude de l’auteur est décomposée en deux parties. La première est la suivante : le suicide est rattaché à des préjugés que nous devons élucider. Durkheim réfute notamment l’idée selon laquelle le suicide serait le résultat d’un passage difficile dans l’existence de l’individu. Il démontre au contraire que les périodes de guerre, bien que plus éprouvantes pour les individus, s’accompagnent d’une diminution du nombre de suicides. Les individus s’entraident davantage en période de guerre, créant ainsi une cohésion. D’après Durkheim la cause du suicide doit être recherchée dans la société elle-même. L’auteur se base sur une étude comparative entre le taux de suicide d’une société de février à juin puis de juin à février. Il constate que le nombre de suicides augmente à grande échelle entre février et juin. Puisque , 30 % des suicides y sont recensés, contre 21 % durant la période inverse.

30 % des suicides sont recensés en été, contre 21 % en hiver. Bien qu’on pourrait croire que cela est lié à des facteurs météorologiques, Durkheim explique cette hausse par l’isolement. Les individus se réunissent davantage entre février et juin, ce qui tient manifestement aux conditions météorologiques. Cependant le suicide ne prend pas racine dans cette même cause : l’individu isolé voit autrui réunis en communauté, et cela provoque en lui un sentiment d’isolement encore plus fort, le poussant ainsi à des envies suicidaires plus fortes. On comprend alors que le suicide n’est pas un fait naturel, intrinsèque à l’individu, mais qu’il provient d’un isolement reposant sur la société.

Durkheim souligne dans la deuxième partie de l’étude que le taux de suicide reste stable d’une année sur l’autre, ce qui met en cause son interprétation comme simple expression de l’individualité. L’auteur prend l’exemple de la France afin de montrer que le suicide ne varie pas brutalement d’une année sur l’autre, mais évolue de manière relativement régulière. Ainsi, le taux passe de 135 suicides par million d’habitants entre 1866 et 1870 à 160 entre 1874 et 1878..

Le suicide n’étant pas un fait transmissible, à la manière d’un héritage, son maintien d’une année sur l’autre atteste de son ancrage social.

Les catégories sociales du suicide

Après avoir démontré que le suicide entre dans toutes les caractéristiques du fait social, Durkheim montre qu’il peut être étudié comme un objet. Cela permet à l’auteur de catégoriser le suicide, et ainsi de distinguer le suicide en excès et le suicide en défaut. Le suicide en excès est souvent lié à deux causes. La première étant le suicide altruiste, effectué dans certaines communautés à des époques données, qui consiste à se suicider à la mort d’un être cher, par compassion ou obligation. Nous pouvons penser aux veuves de Brahmanes, qui sont obligées de se faire brûler par le feu à la mort de leur mari. Le deuxième suicide par excès est ce que Durkheim nomme le “suicide fataliste”. Le raisonnement est le suivant : les normes d’une société encadrent très strictement les individus, qui n’ont plus la liberté d’agir, cela les pousse au suicide pour retrouver une forme de liberté ; c’est notamment un cas que nous retrouvons dans l’esclavage. Le suicide en excès laisse place à un suicide par défaut, qui est également rangé en deux catégories. Le suicide “égoïste” correspondont à celui qui est le plus étudié par Durkheim, en tant qu’il repose sur l’idée que les individus se suicident lorsqu’ils se retrouvent détachés de la société, dans une forme de solitude. La deuxième forme de suicide par défaut, dite “anomique”, touche les individus dont les ambitions dépassent la régulation sociale : la société ne leur offre pas les moyens de réaliser les objectifs qu’ils se sont fixés. Cela mène à un sentiment de tristesse et de colère.

Les différentes formes de suicide distinguées par Durkheim renvoient toutes à des causes sociales plutôt qu’à des causes purement individuelles.

En classant le suicide en quatre catégories, Durkheim met en lumière quatre causes distinctes, toutes d’origine strictement sociale, justifiant ainsi le social par le social lui-même.

Retour sur l’auteur

Chez Durkheim, le suicide ne peut être compris comme l’expression pure d’une détresse individuelle, car sa régularité statistique révèle l’existence de causes sociales objectives. Sa démarche consiste à arracher un phénomène apparemment intime au registre psychologique pour le constituer en fait social, c’est-à-dire en réalité extérieure aux individus, mesurable, contraignante et explicable par d’autres faits sociaux. La spécificité de sa pensée tient à ce déplacement méthodologique : le suicide n’est pas d’abord la conséquence d’un tempérament, d’un climat ou d’un accident biographique, mais l’effet d’un rapport défaillant entre l’individu et la société. L’intégration et la régulation deviennent alors les deux axes décisifs de l’analyse. Trop peu d’intégration produit le suicide égoïste ; trop d’intégration conduit au suicide altruiste ; trop peu de régulation engendre le suicide anomique ; trop de régulation mène au suicide fataliste. La cohérence de Durkheim repose ainsi sur une thèse centrale : l’individu moderne ne tient debout que par des liens sociaux suffisamment forts pour l’attacher aux autres, mais suffisamment souples pour ne pas l’écraser.

Durkheim aujourd’hui

La pensée de Durkheim reste décisive pour analyser les formes contemporaines d’isolement, de précarité normative et de fragilisation des appartenances collectives. Robert Castel prolonge cette intuition en montrant que la désaffiliation sociale ne relève pas seulement de la pauvreté matérielle, mais d’un affaiblissement simultané du travail, des protections collectives et des réseaux relationnels. Pierre Bourdieu transforme l’héritage durkheimien en insistant sur les structures invisibles qui orientent les trajectoires individuelles : ce que l’individu croit vivre comme échec personnel peut être produit par des rapports sociaux incorporés. Norbert Elias, avec la notion de société des individus, permet également de penser la tension moderne entre autonomie subjective et dépendance sociale : plus l’individu se croit indépendant, plus il demeure vulnérable à la rupture des liens qui le soutiennent. Les sociologies contemporaines de la santé mentale, de l’anomie numérique ou de la solitude urbaine prolongent directement ce cadre : burn-out, isolement des étudiants, déclassement, perte de repères professionnels ou familiaux ne peuvent être réduits à des fragilités privées. À l’inverse, les approches psychologiques ou psychiatriques rappellent que la souffrance subjective ne disparaît pas dans l’explication sociale. Durkheim oblige néanmoins à poser une question toujours actuelle : quelles formes de société produisent assez d’appartenance, de règles et de reconnaissance pour empêcher que la détresse individuelle ne devienne une pathologie collective ?

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