Comment Robinson Crusoé révèle-t-il le lien entre capitalisme libéral et domination raciale ?

Sylvie Laurent montre que Robinson Crusoé ne représente pas seulement l’homo-œconomicus libéral, mais aussi une logique d’appropriation, d’exploitation et de hiérarchisation raciale.

Comment Robinson Crusoé révèle-t-il le lien entre capitalisme libéral et domination raciale ?

Sylvie Laurent montre que Robinson Crusoé ne représente pas seulement l’homo-œconomicus libéral, mais aussi une logique d’appropriation, d’exploitation et de hiérarchisation raciale.

Dans Capital et Race, Sylvie Laurent s’intéresse au célèbre personnage de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Échoué seul sur une île, l’aventurier y travaille sans relâche pendant vingt-huit ans, use d’artifice pour survivre, produit sa subsistance, organise, gère et contrôle ce qu’il nomme “son île” ou son “château”. Pour Sylvie Laurent, l’œuvre de Defoe ne vanterait pas seulement certaines valeurs du capitalisme libéral - le travail, l’entreprenariat, l’auto-suffisance, ou encore la propriété -, elle révélerait aussi le lien tacite entre ces valeurs et d’autres plus implicites : l’appropriation, l’exploitation, le colonialisme et le racisme. L’attitude libérale de Robinson serait corrélative de ses considérations à l’égard de l’île - qu’il estime déserte et donc en attente d’appropriation et d’exploitation - et des peuples indigènes jugés immoraux, mais dont certains, comme Vendredi, le jeune indigène dont Robinson deviendra le maître, pourraient être civilisés. Pour l’autrice, Robinson Crusoé serait ainsi l’archétype même du capitalisme, en s’inscrivant dans un récit sur la nature économique de l’être humain, et en soulignant la continuité entre les deux pôles de l’homo-œconomicus et de la domination raciale.

Robinson Crusoé présente l’individu comme naturellement rationnel et calculateur tout en liant cette rationalité à une logique d’appropriation.

Sylvie Laurent souligne d’une part que le roman est fondateur pour le récit de l’idéologie libérale capitaliste, qui présente l’être humain comme un être naturellement rationnel et calculateur. Ces traits seraient innés, puisque même un Robinson isolé, loin des institutions et de la civilisation, reproduirait la logique de l’homo-oeconomicus, obéissant donc à une nécessité naturelle. Échoué sur son île, Robinson va réaliser cette idéologie en passant du mode de la survie à l’auto-suffisance. Il cartographie, clôture les parcelles, élève des chèvres, cultive du riz, et fait des réserves. Robinson “arpente, classe, répertorie, évalue, compte et énumère toutes ses possessions présentes et potentielles”. En rapportant les marchandises de l’épave de son bateau, le marin fait l’inventaire scrupuleux des denrées en sa possession, riz, rhum, biscuits, pain, etc., qu’il entrepose et différencie soigneusement, en bon gestionnaire comptable. Il incarne ainsi l’agent calculateur, entreprenant, travailleur, et qui parvient à faire prospérer son île. En ce sens, Robinson Crusoé flatte les partisans de l’économie libérale depuis le 19e siècle, en suggérant que l’être humain serait par nature un agent économique.

Cependant, Sylvie Laurent révèle que ce récit porte implicitement la logique de domination et d’exploitation du capitalisme. Elle remarque que certains auteurs ont pu critiquer l’utilisation abstraite du récit de Defoe. Karl Marx par exemple avec le terme “robinsonnade”, dénonce une représentation fétichisée de l’économie, qui fait croire que la nature humaine pousserait Robinson à l’accumulation et à la productivité, comme s’il avait inventé tout seul l’esprit du capitalisme. Marx rappel qu’il résulte d’un processus historique. Ce n’est pas le récit d’un individu échoué sur une île qui l’a rendu possible, mais l’appropriation et l’exploitation des terres paysannes et des populations agricoles, contraintes de vendre leur force de travail dans les manufactures.

L’appropriation coloniale et la domination raciale

Sylvie Laurent ajoute que l’attitude rationnelle et libérale de Robinson converge avec l’idée de s’approprier et exploiter la nature. Bien qu’il la croit déserte, Robinson clôture l’île et classe ces différents espaces. Son attitude à l’égard de la terre souligne à la fois son désir d’exploiter les ressources naturelles de la manière la plus efficace possible, mais aussi de faire valoir son droit à la propriété, de coloniser une terre vide, de la civiliser pour lui donner une forme. Sauvage et informée, l’île apparaît comme “une Terra nullius, une terre légalement non possédée donc inhabitée, ‘‘un espace négatif, un vide sans limites […] qui n’acquiert de particularité et de forme que lorsque Crusoé arrive à en prendre possession.”

La domination de Robinson sur l’île et sur Vendredi manifeste la continuité entre exploitation économique, colonialisme et hiérarchisation raciale.

Cette attitude de domination à l’égard de la nature, Robinson l’adopte aussi à l’égard des individus, en reproduisant une logique raciale et coloniale. Rappelons qu’avant son naufrage, Robinson est esclavagiste, s’étant octroyé une plantation brésilienne de tabac qu’il conservera après son départ de l’île. La traite négrière et la logique d’infériorisation raciale sont alors moins le sujet de ses plaintes que les contraintes imposées par l’État dans son commerce. Quand Robinson découvre l’existence d’indigènes vingt-cinq ans après son arrivée sur l’île, il craint d’être détroussé de tous ses biens. Bien qu’il n’estime pas avoir le droit de les tuer pour des pratiques culturelles qui ne sont pas les siennes, Robinson reste profondément ambivalent, en voyant en eux des étrangers absolus, aux mœurs barbares et sauvages, qui sont aux antipodes de la civilisation et du respect. C’est peut être son attitude envers Vendredi, le jeune indigène prisonnier d’une tribu cannibale, qui illustre le plus clairement ses présupposés racistes et coloniaux. Il est délivré par Robinson qui décide de le renommer Vendredi, en référence au jour de sa libération, et qui exige de lui de l’appeler ‘‘maître’’. Bien qu’indigène, Robinson remarque sa proximité physique et morale avec le type européen, loin d’avoir la peau noire ou de pratiquer le cannibalisme. Ce qui amène Robinson à penser que Vendredi peut être civilisé, sauvé. Il va ainsi lui apprendre l’anglais, le maniement des armes, le travail, et enfin le christianiser. En le civilisant, Robinson va définitivement lui enlever ses pratiques “barbares”.

Ainsi, pour Sylvie Laurent, Robinson Crusoé illustre un principe ontologique central du capitalisme racial, considérer l’être comme un bien dénué d’identité propre, mesurable, calculable, administrable, et échangeable. Le capitalisme étant la marchandisation, autant du vivant que de la race.

Retour sur l’auteur

Chez Sylvie Laurent, Robinson Crusoé ne peut être lu comme le simple récit d’un individu ingénieux affrontant la solitude, car le roman naturalise une structure historique précise : celle du capitalisme libéral, colonial et racial. Robinson apparaît comme l’homme économique par excellence, capable de mesurer, classer, accumuler et rentabiliser le monde, mais cette rationalité n’est jamais neutre. Elle transforme l’île en propriété, la nature en ressource, les corps en forces administrables et les différences humaines en hiérarchies civilisatrices. La spécificité de cette lecture tient à son refus de séparer l’économie de la domination : l’homo oeconomicus n’est pas seulement un sujet calculateur, il est aussi un sujet propriétaire, colonisateur et racialement situé. La cohérence de l’analyse repose ainsi sur une articulation entre appropriation, exploitation et classification. Ce que le roman présente comme une rationalité universelle apparaît alors comme le produit d’une histoire violente : en faisant de Robinson un individu naturellement gestionnaire, Defoe efface les conditions matérielles, impériales et esclavagistes qui rendent possible l’accumulation capitaliste.

Laurent aujourd’hui

La lecture de Sylvie Laurent s’inscrit dans les critiques contemporaines du capitalisme racial, qui montrent que l’économie moderne ne s’est pas construite séparément de l’esclavage, de la colonisation et de la hiérarchisation des vies humaines. Cedric Robinson prolonge cette intuition en affirmant que le capitalisme européen n’a jamais été abstraitement universel : il s’est développé à partir de distinctions raciales déjà présentes dans l’ordre féodal et impérial. Achille Mbembe radicalise cette analyse avec la notion de nécropolitique, en montrant que certains corps sont exposés à la dépossession, à la violence et à la mort parce qu’ils sont déjà construits comme disponibles. Silvia Federici déplace également la critique vers l’appropriation des corps et du travail reproductif, en soulignant que l’accumulation capitaliste suppose la mise au travail forcée ou invisibilisée de populations dominées. Les études décoloniales, chez Aníbal Quijano ou Walter Mignolo, prolongent cette lecture en montrant que la modernité occidentale repose sur une colonialité du pouvoir : classer, nommer, convertir, exploiter et civiliser sont des opérations indissociables. À l’inverse, les lectures libérales de Robinson comme figure de l’autonomie entrepreneuriale deviennent insuffisantes, car elles isolent le sujet économique de l’histoire impériale qui le rend possible. Laurent oblige ainsi à relire la modernité économique non depuis le mythe de l’individu libre, mais depuis les terres appropriées, les corps renommés et les vies converties en biens.

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