La superstition comme instrument de domination
Si la peur accompagne les hommes, elle naît de l’incertitude et de l’ignorance face aux événements. Lorsque l’avenir devient imprévisible, l’homme cherche spontanément des explications capables de donner un sens à ce qui lui arrive. Pour Baruch Spinoza, c’est précisément dans cette fragilité que s’enracine la superstition. Dans le Traité théologico-politique, publié anonymement en 1670, il affirme que la crainte constitue le principal ressort du pouvoir religieux ainsi qu’un instrument politique.
Selon Spinoza, les hommes sont naturellement enclins à rechercher des réponses lorsqu’ils sont confrontés à l’incertitude : « La cause d’où naît la superstition, qui la conserve et l’alimente, est donc la crainte (…). Les hommes ne sont dominés par la superstition qu’autant que dure la crainte ». Dans son ouvrage, il montre que les autorités religieuses ne se contentent pas d’accompagner les croyants dans leur foi. Lorsqu’elles revendiquent le monopole de l’interprétation des Écritures et prétendent connaître la volonté de Dieu, elles acquièrent une autorité considérable sur les consciences. La peur cesse alors d’être un affect individuel pour devenir le fondement d’un système de domination.
Dans la préface de son ouvrage, Spinoza cite l’historien romain Quinte-Curce : « Nul moyen de gouverner la multitude n’est plus efficace que la superstition ». Ainsi, la superstition constitue un instrument particulièrement efficace parce qu’elle agit directement sur les affects des individus. Un homme qui agit sous l’effet de la peur est plus enclin à accepter les décisions de celui qui prétend pouvoir le protéger d’un danger.
Pour Spinoza, la domination des institutions théologiques repose essentiellement sur deux formes de crainte. La première est la crainte de Dieu. Les fidèles apprennent à redouter un Dieu présenté comme un juge sévère, prompt à punir ceux qui s’écartent de la doctrine officielle. La seconde est la crainte des représentants de ce Dieu sur terre, qui apparaissent comme les seuls capables d’interpréter correctement les Écritures. En contestant leur autorité, le croyant a l’impression de s’opposer directement à la volonté divine. Cette confusion entre l’autorité de Dieu et celle des hommes constitue, selon Spinoza, l’un des mécanismes les plus efficaces de la domination religieuse.
La superstition transforme la crainte individuelle en instrument de domination en faisant des autorités religieuses les intermédiaires supposés indispensables entre les hommes et la volonté divine.
Selon le philosophe, toutes les grandes religions monothéistes, lorsqu’elles deviennent des pouvoirs théologico-politiques, se fondent sur la superstition, qui est un moyen de maintenir les hommes dans la crédulité, l’ignorance et la crainte. Il voit dans cette répétition historique une illustration d’un mécanisme psychologique universel exploité par la théocratie pour entretenir l’obscurantisme. Plus les hommes ont peur, plus ils recherchent des certitudes.
Cependant, Spinoza ne rejette pas toute religion. Selon lui, la véritable religion repose sur des principes simples, comme la justice, la charité et l’amour du prochain. Cette distinction explique sa critique des miracles. Spinoza affirme que les miracles traduisent l’ignorance des hommes. Ce qu’ils appellent miracle n’est bien souvent qu’un phénomène dont ils ignorent les causes. Là encore, la peur joue donc un rôle déterminant. La même logique s’applique aux prophéties, aux présages ou aux signes divins.
La raison comme voie de libération
En montrant que la crainte constitue le fondement du pouvoir religieux, Spinoza affirme que les hommes renoncent à leur liberté de penser. Les individus sont le plus souvent déterminés par leurs passions, c’est-à-dire par des émotions qui influencent leur manière de percevoir le monde. Parmi ces affects, la peur occupe une place singulière puisqu’elle réduit la capacité de chacun à juger par lui-même. La crainte appartient précisément à ces passions qui diminuent la puissance d’agir de l’individu.
La peur enferme donc l’homme dans une attitude de dépendance, car lorsqu’il craint un danger, réel ou fictif, il ne cherche plus à comprendre, mais cherche avant tout à se protéger. Selon Spinoza, le pouvoir religieux alimente la crainte en maintenant une forme d’espérance. Elle s’obtient grâce à l’obéissance afin de maintenir les individus sous tutelle. C’est pourquoi Spinoza considère que la peur représente un terrain favorable à toutes les formes de manipulation.
Mais alors, quelles solutions envisager ? Spinoza ne pense pas que les hommes soient condamnés à demeurer prisonniers de leurs passions. Ils possèdent la capacité de progresser grâce à la raison. Il accorde un rôle essentiel à la connaissance, qui ne détruit pas la foi, mais la débarrasse des éléments superstitieux qui l’entourent. Comprendre les lois de la nature revient, pour Spinoza, à mieux comprendre l’ordre même voulu par Dieu. La raison ne s’oppose pas à la religion ; elle empêche seulement que celle-ci soit détournée au profit d’intérêts politiques ou institutionnels.
Spinoza montre que le pouvoir religieux ne tire pas principalement sa force de la vérité de ses doctrines, mais de sa capacité à entretenir la crainte. Tant que les hommes demeurent prisonniers de la peur, ils restent disposés à accepter la superstition et l’autorité de ceux qui prétendent parler au nom de Dieu. En réhabilitant la raison et la liberté de philosopher, Spinoza entend substituer une obéissance fondée sur la compréhension à une soumission née de la peur.
La connaissance et la raison permettent de sortir de la dépendance produite par la peur sans supprimer la foi, en empêchant la religion de devenir un instrument de domination politique.