La musique exprime une vérité sensible et ineffable qui échappe par essence aux significations conceptuelles

Comment la musique peut-elle être à la fois expressive et inexpressive ?

La musique exprime une vérité sensible et ineffable qui échappe par essence aux significations conceptuelles

Comment la musique peut-elle être à la fois expressive et inexpressive ?

Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de transcendance, presque d’arrachement à soi, où s’esquisse un secret du sensible, intime et difficilement formulable ? C’est cette expérience que Vladimir Jankélévitch saisit à travers sa conception de la musique comme « expressivo inexpressif ».

Par cette formule paradoxale, le philosophe et musicologue français du XXᵉ siècle distingue l’expressivité propre à l’art musical de toute signification intentionnelle. Dans La musique et l’ineffable, il affirme que « la musique se meut sur un tout autre plan que celui des significations intentionnelles ». Limitée à délivrer un contenu conceptuel déterminé, elle révèle une dimension ineffable, irréductible, voire abstruse, dont la fécondité excède les ressources du langage. La musique dit quelque chose, mais ce quelque chose échappe par essence à toute définition ; elle parle, et pourtant elle ne signifie pas.

L’ineffable musical et la profondeur de l’âme

Jankélévitch souligne que la musique échappe aux logiques rationnelles et argumentatives, tout en se révélant intensément signifiante sur le plan affectif. Elle renferme une forme de synesthésie intime, propre à chaque individu, constituant un monde entier, clos dans les tréfonds de l’âme humaine. L’art musical fait ressentir et vibrer l’individu en lui-même. Jankélévitch évoque cette « irruption massive » de la musique dans l’intimité de l’âme, qui transforme l’auditeur en « corde vibrante ». L’ineffable n’est pas un déficit de sens, mais une surabondance de nuances qui déborde nos mots. Aucune parole ne vient jamais à bout de ce territoire sensible : il reste toujours quelque chose à dire. Jankélévitch montre que la musique relève davantage d’un faire que d’un dire ; elle produit des effets en agissant sur l’individu, dans une atmosphère affective qui enveloppe celui qui écoute et l’entraîne dans un espace intérieur singulier, sans que le mot ne puisse en épuiser les sensations.

Pour rendre compte de cette profondeur de l’âme, Jankélévitch considère dans Je-ne-sais-quoi ou presque rien que « la musique révèle le sens du sens, qui est charme, en le soustrayant ». Le discours conceptuel saisit l’âme en catégories, tandis que la musique expose l’âme dans ses nuances intraduisibles, dans un « presque-rien » de tempo ou de timbre qui atteint plus profondément que toute définition. « Le je-ne-sais-quoi est cet imperceptible qui décide de tout, ce presque-rien où l’âme se dévoile. » Le paradoxe jankélévien est posé : « On peut dire à volonté que la musique n’exprime rien ou qu’elle exprime l’inexprimable à l’infini. » Une idée qu’il développe dans Fauré et l’inexprimable, où il montre comment la musique du compositeur illustre cette ambiguïté délicate, faite de demi-teintes, difficile à qualifier ; elle expose pourtant un climat affectif d’une intensité extraordinaire.

L’ineffable musical n’est pas absence de sens, mais excès de nuances que le langage ne peut contenir.

Temporalité vécue et intuition musicale

La musique met en jeu une temporalité vécue qui correspond à l’expérience intime du sujet. Dans La musique et les heures, Jankélévitch expose ce temps musical et fait émerger l’idée que la musique fait vivre à l’auditeur un présent épais, libéré des contraintes rationnelles et mathématiques, un temps chargé d’attentes, de souvenirs et de nostalgie. Ce temps musical rejoint l’expérience intérieure de l’être en éveillant la conscience de l’irréversible et le pressentiment du futur. La musique donne à éprouver le temps, à sentir sa fuite et sa réminiscence. Ce vécu temporel, lors de l’écoute d’une œuvre, exprime une profondeur de l’âme qui échappe à l’abstraction des notions.

Dans la réflexion jankélévitchienne, la musique contient un sentiment occulte et mystérieux. Bien qu’il refuse la transcendance métaphysique stricto sensu, la musique apparaît comme un franchissement de soi dans la sensibilité, une force « méta-immanente », porteuse d’une réflexion existentielle. Elle se fait messagère d’un temps irréversible, révélatrice de notre fragilité intime, une intensité pure qui nous rend à nous-mêmes. Sa philosophie valorise cette dimension intuitive et mystérieuse, en mettant en avant l’âme dans sa profondeur mouvante. La musique constitue une expérience de vérité intuitive et singulière, indéchiffrable conceptuellement. Elle fait éprouver une qualité d’existence plus haute, un surcroît de présence. La musique instaure un rapport « mystique » au réel chez Jankélévitch : un rapport non religieux, mais affectif et métaphysique, où se manifeste quelque chose que le langage ne peut saisir.

Cette réflexion s’appuie sur un postulat d’inspiration bergsonienne, voire nietzschéenne. Bergson, dans sa philosophie de l’« intuition », affirme que la vérité du réel est insaisissable par les concepts, mais accessible par l’intuition, dans la durée vécue et qualitative. Jankélévitch transpose cette dimension intuitive dans le domaine musical en considérant la musique comme « un complexe inextricable et un mystère insondable », et en faisant référence à l’intuition, comprise comme le moyen « par lequel l’infinie complexité nous est offerte comme indivisible simplicité ». Cette dimension intuitive et sensorielle, propre à l’art musical et donc ineffable, se retrouve dans l’œuvre de Nietzsche, pour qui la musique se situe en deçà du langage et de la représentation, comme l’expression immédiate d’un fond « dionysiaque de l’existence ».

La musique donne accès, par l’intuition et la durée vécue, à une vérité sensible irréductible aux concepts.

Retour sur l’auteur

Chez Vladimir Jankélévitch, la musique occupe une place singulière dans la pensée philosophique : elle est le lieu par excellence de l’ineffable. Refusant de réduire l’art musical à un langage codé ou à une simple expression de sentiments identifiables, il affirme que la musique dit quelque chose sans jamais le signifier conceptuellement. Elle révèle un « presque-rien » décisif, une nuance imperceptible où l’âme se dévoile dans sa mobilité la plus intime. Son apport majeur consiste à avoir pensé la musique non comme un objet esthétique parmi d’autres, mais comme une expérience existentielle du temps et de la présence. Par la durée vécue, par l’intuition, par cette intensité affective qui déborde les mots, la musique devient une voie d’accès privilégiée à une vérité sensible, fragile et insaisissable, irréductible aux catégories du discours.

Jankélévitch aujourd’hui

La réflexion jankélévitchienne continue d’influencer la philosophie de la musique et les théories contemporaines de l’expérience esthétique. Des penseurs comme Jean-Luc Nancy explorent l’idée d’une écoute comme ouverture au monde, où le sens ne se fixe pas mais résonne, prolongeant cette intuition d’un sens qui excède la signification. Dans la phénoménologie, des auteurs tels que Mikel Dufrenne ou, plus récemment, des travaux sur l’esthétique de l’affect, approfondissent cette conception d’une expérience artistique fondée sur la présence sensible plutôt que sur l’interprétation conceptuelle. Les recherches contemporaines en musicologie et en neurosciences de la musique, en étudiant les effets temporels et émotionnels de l’écoute, redonnent également une actualité à l’idée que la musique agit avant de signifier. À l’heure où le langage tend à saturer l’espace public, la pensée de Jankélévitch rappelle que certaines vérités ne se démontrent pas : elles se vivent, dans la vibration d’un instant qui échappe aux mots.

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