L’affirmation de soi et la rupture avec la morale traditionnelle
En juin 1902, les souscripteurs qui reçoivent le premier tirage de L’Immoraliste chez le jeune éditeur du Mercure de France ignorent encore qu’ils tiennent entre leurs mains le procès-verbal de la crise individualiste moderne. L’auteur, André Gide, alors âgé de trente-deux ans et marqué par son voyage libérateur en Algérie en 1893, jette son protagoniste, Michel, dans un brasier philosophique qui consume la morale bourgeoise de la Belle Époque. Le récit de cette métamorphose bouscule les codes de la bienséance, mais il révèle surtout un piège redoutable : la liberté absolue, lorsqu’elle s’affranchit de toute altérité, condamne l’individu à sa propre destruction.
Le point de départ de cette rupture morale s’incarne dans la chair et la maladie. Élevé dans l’austérité d’un milieu puritain et confiné dans l’étude abstraite du passé, le jeune archéologue Michel ne commence à vivre qu’au seuil de la mort, lorsqu’une tuberculose le frappe lors de son voyage de noces en Tunisie. Sa guérison devient une véritable résurrection physique, qui s’accompagne d’une décision fondamentale : rejeter la morale de l’abnégation pour embrasser celle de l’affirmation de soi. Michel refuse la prière de sa jeune épouse, Marceline, estimant que sa survie ne dépend que de sa propre volonté de puissance, notion que la critique contemporaine associe immédiatement aux théories du philosophe allemand Nietzsche, diffusées en France au tournant du siècle.
Cette résurrection physiologique commande une tabula rasa intellectuelle et sociale. De retour en Normandie, dans sa propriété de La Morinière, puis à Paris, où il dispense ses cours au Collège de France, Michel applique sa nouvelle doctrine. Il délaisse l’étude des civilisations mortes pour traquer « l’être authentique », celui qui se cache sous le vernis des conventions sociales. Cette quête le pousse à préférer la compagnie des marginaux et des exclus : il prend fait et cause pour de jeunes voleurs de bois locaux, protège le jeune braconnier Moktir à Biskra, et assiste, fasciné et complice, au vol d’un de ses propres ciseaux par un enfant indigène. L’éthique bourgeoise du respect de la propriété privée et de l’ordre social s’effondre. Le mentor de Michel, le cynique et brillant Ménalque, formule explicitement cette doctrine lors d’une longue conversation nocturne à Paris : pour vivre pleinement, l’homme doit se débarrasser de son passé, de ses attaches familiales, de ses biens et de ses certitudes morales.
Michel cherche à atteindre une liberté totale en rejetant progressivement les normes morales, sociales et personnelles qui structuraient son existence.
Les limites d’une liberté sans responsabilité
Pourtant, c’est précisément dans l’accomplissement de cette liberté totale que Gide orchestré la ruine de son héros, montrant avec une précision clinique les limites infranchissables de l’immoralisme. La recherche exclusive de la sensation et de l’authenticité physique se mue rapidement en un égoïsme pathologique et destructeur. Michel ne peut s’affranchir des règles communes qu’en exploitant les êtres qui l’entourent, à commencer par Marceline. Tandis que sa femme décline à son tour, victime de la phtisie, le protagoniste l’entraîne dans une fuite en avant géographique effrénée à travers l’Italie et le Sahara. Ce voyage, qui prétend chercher un climat favorable à la convalescence de la jeune femme, s’avère être une traque égoïste de la chaleur et des corps vigoureux pour le seul plaisir de Michel. La déchéance physique de Marceline devient le miroir inversé de l’insolente santé de son époux. L’Immoraliste sacrifie l’autre à son propre accomplissement, achevant sa course dans une indifférence presque monstrueuse lors de l’agonie finale de sa femme à Touggourt.
La véritable faillite de cette révolte individuelle est d’ordre existentiel. Une fois débarrassé de tous les fardeaux de la tradition (la religion, le mariage, la propriété, la réputation intellectuelle), Michel ne trouve pas la plénitude promise par les élans lyriques de sa convalescence. Au contraire, le récit se clôt sur un aveu d’impuissance absolue. Retiré à Biskra après le décès de Marceline, vivant au milieu des enfants du désert, Michel appelle ses amis d’enfance à l’aide. Sa célèbre confidence finale témoigne du vertige d’une liberté vide : « Arrachez-moi d’ici ; je ne puis plus le faire moi-même. Quelque chose en ma volonté s’est brisé… Je me suis délivré, c’est possible ; mais qu’importe ? Je souffre de cette liberté sans emploi. » L’affranchissement moral, faute de se reconstruire autour d’un projet ou d’une responsabilité, débouche sur une apathie destructrice et une dissolution complète de la personnalité. Gide ne propose pas une apologie du cynisme, mais l’autopsie d’une émancipation ratée qui dévore l’individu qu’elle prétendait sauver. Si l’on constate une influence nietzschéenne évidente chez Gide, ce même auteur exercera une forte influence sur Camus avec son célèbre anti-héros Meursault dans L’Étranger.
Une liberté qui ne s’accompagne ni d’un projet ni d’une responsabilité envers autrui peut conduire à l’isolement, à l’apathie et à la destruction de soi.