La coopération est-elle un facteur plus déterminant que la compétition dans l’évolution ?

Kropotkine soutient que l’entraide constitue un facteur central de survie et d’évolution dans la nature comme dans les sociétés humaines, contre les lectures concurrentielles du darwinisme.

La coopération est-elle un facteur plus déterminant que la compétition dans l’évolution ?

Kropotkine soutient que l’entraide constitue un facteur central de survie et d’évolution dans la nature comme dans les sociétés humaines, contre les lectures concurrentielles du darwinisme.

À partir d’observations du monde animal et d’exemples historiques, Kropotkine montre que les êtres vivants survivent moins par la lutte de chacun contre chacun que par leur capacité à s’associer face aux contraintes du milieu. Il étend ensuite cette logique aux sociétés humaines afin de contester l’idée selon laquelle la compétition, les inégalités et la domination seraient des formes naturelles et nécessaires d’organisation.

L’entraide comme facteur de survie et d’évolution

On peut penser spontanément que les relations dans la nature se caractérisent par une lutte impitoyable, une concurrence acharnée pour la survie entre les membres d’une même espèce. Ce discours s’appuie notamment sur les travaux de Charles Darwin dans l’Origine des espèces, extrapolés à travers des concepts comme le darwinisme social. Si la notion de lutte directe permet de comprendre l’évolution des espèces, un autre facteur a pourtant été négligé : la coopération. Dans ce contexte, le philosophe anarchiste Pierre Kropotkine écrit une série d’articles, L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902). Ses observations révèlent que la lutte concurrentielle, censée favoriser la survie des plus aptes, reste le plus souvent anecdotique. À l’inverse, les individus s’associent davantage pour contrer un milieu naturel hostile. Qu’il s’agisse de se procurer leur subsistance, se protéger, se soigner, et lutter contre les phénomènes naturels, la coopération est la règle. La concurrence individuelle apparaît alors secondaire, l’entraide occupant une place centrale lorsqu’il est question de survie et d’évolution.

Kropotkine ne s’oppose pas directement à Darwin. Il rappelle que ce dernier dégageait deux sens de l’idée de lutte, l’un restreint, et l’autre symbolique. Le premier renvoie à la lutte inter-individuelle pour l’accès aux ressources et la perpétuation de l’espèce, où seuls les plus aptes transmettent leurs qualités à leur descendance. Le second désigne la lutte contre les circonstances du milieu naturel, soulignant l’interdépendance des êtres et la nécessité de la coopération. Kropotkine note que Darwin développe davantage ce second sens dans La Filiation de l’homme. Il montre que dans de nombreuses sociétés animales, la lutte directe a cédé la place à la coopération, permettant aux espèces de développer d’autres facultés essentielles à leur survie. Selon Kropotkine, Darwin aurait compris que « les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus adroits, mais ceux qui apprennent à s’unir de façon à se soutenir mutuellement, les forts comme les faibles, pour la prospérité de la communauté ». Kropotkine s’inscrit donc dans une perspective darwinienne en retenant le second sens de la lutte, et en faisant de la coopération une loi de la nature. Mais il se distingue du Darwin de l’Origine des espèces qui insiste sur l’idée d’une lutte inter-individuelle, et surtout des interprétations qui ont amplifié cette lecture.

L’évolution ne repose pas uniquement sur la compétition entre individus, mais aussi sur leur capacité à coopérer face aux contraintes du milieu.

En arpentant la Sibérie orientale, la Mandchourie, et en étudiant les travaux d’autres spécialistes, Kropotkine accumule des observations pour étayer sa thèse, des fourmis et abeilles aux oiseaux, puis des mammifères et rongeurs. Il souligne le comportement social des espèces : les fourmis qui partagent leur nourriture à demi digérée à tout membre dans le besoin, les chevaux qui se collent les uns aux autres pour résister au froid pendant les blizzards, les pélicans qui parcourent quarante cinq kilomètres pour nourrir un congénère aveugle, et les rats qui s’allient pour trouver de la nourriture et nourrir leurs malades.

Kropotkine souligne que la survie et l’évolution dépendent davantage de la lutte contre les phénomènes naturels que de la compétition directe. Un hiver rugueux peut dévaster les souris et les écureuils, les tempêtes de neiges affecter gravement les oiseaux, les maladies contagieuses anéantir une espèce entière. On pourrait ajouter en supplément que la disparition des dinosaures tient moins à une guerre de chacun contre chacun qu’à des phénomènes naturels violents (astéroïdes, activité volcanique et changement climatique), causes ultimes de leur disparition. Pour Kropotkine, l’entraide est donc la règle dans la nature. « C’est le mot d’ordre que nous donnent le buisson, la forêt, la rivière, l’océan. ‘‘Unissez-vous ! Pratiquez l’entraide ! C’est le moyen le plus sûr pour donner à chacun et à tous la plus grande sécurité, la meilleure garantie d’existence et de progrès physique, intellectuel et moral ». Un schéma évolutif que l’auteur étend aux sociétés humaines.

De la coopération naturelle à la critique du darwinisme social

Si Kropotkine adopte une perspective naturalisante (justifier les relations sociales à partir des relations observées dans la nature), il s’oppose cependant au darwinisme social. Cette doctrine s’appuie sur une prétendue centralité de la lutte dans la nature pour légitimer la compétition féroce au sein de la société, au nom de la sélection des plus aptes. Ce qui amène à justifier les inégalités sociales, la domination, voire l’eugénisme. Kropotkine conteste cette conception qu’il juge erronée, la compétition inter-individuelle étant une mauvaise lecture du règne animal.

Il propose une autre vision de l’histoire humaine en décrivant les schémas d’entraide à différentes échelles : les tribus préhistoriques qui partagent tout en commun, les communes villageoises où les décisions se prennent collectivement, les cités médiévales où le travail est collectif, la propriété des terres, commune. Il note également les inventions illustrant cette entraide mutuelle : greniers communs, caisses de grève et de maladie, jurys populaires, droit coutumier.

Les sociétés humaines témoignent elles aussi de formes durables d’entraide qui contredisent l’idée d’une compétition universelle et naturelle.

Kropotkine affirme ainsi que l’humanité doit avant tout sa survie et son évolution à l’entraide. La compétition et la concurrence individuelle, utilisées pour légitimer le capitalisme ou l’État, n’ont rien de naturel, d’autres formes d’organisations restent possibles.

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