L’insociable sociabilité comme moteur du progrès historique
Selon le philosophe des Lumières Emmanuel Kant dans son livre Idée d’une Histoire universelle au point de vue cosmopolitique, l’Histoire est un processus dont le but final est la réalisation de la paix universelle et de la liberté pour tous les Hommes. La nature nous contraint dans une certaine mesure à réaliser ce « plan caché ». Kant pense en effet que l’Histoire a un sens et que ce sens est celui d’un progrès politico-juridique, qui lui-même rendrait possible un progrès moral de l’humanité.
Ce processus requiert aux Hommes de développer pleinement leurs facultés techniques, morales et intellectuelles. C’est un travail collectif : un seul être humain ne peut pas réaliser l’Histoire à lui tout seul car nous ne sommes pas capables, à l’échelle individuelle, d’accomplir toutes les facultés humaines. C’est donc seulement à l’échelle de l’espèce qu’elles se développeront entièrement. Chacun d’entre nous contribue à faire progresser l’Histoire vers le meilleur car chacun contribue à développer les facultés humaines et peut agir moralement. Agir moralement, pour Kant, signifie suivre les lois que la raison pratique trouve.
Le problème est que, selon Kant, nos facultés sont à l’état de potentialités. Autrement dit, la Nature nous a donné des talents, mais c’est à nous de tirer le meilleur de nous-même pour les développer. Comment ? Selon Kant, nous développons nos facultés car nous nous poussons les uns les autres à nous dépasser. Nous vivons en société mais pourtant nous sommes souvent en antagonisme : c’est ce que Kant appelle l’« insociable sociabilité » humaine. Nous ne pouvons souffrir notre voisin mais nous ne pouvons encore moins souffrir de vivre sans lui.
Vivre en société, nous retrouver dans un espace commun, mais pourtant ne cesser de vouloir rivaliser et dominer autrui nous pousse à développer nos facultés, ce qui contribue indirectement et inconsciemment à progresser vers la paix universelle et la liberté. Si nous vivions en pleine concorde, nos facultés s’endormiraient. C’est pour cela que la Nature « veut la discorde », sans quoi il n’y aurait aucune motivation pour nous pousser à user de notre raison. La nature nous pousse à la conflictualité mais elle nous pousse, du même coup, à la résoudre en faisant usage de notre raison pour agir plus moralement.
Le conflit entre les Hommes stimule le développement de leurs facultés et contribue ainsi indirectement au progrès de l’humanité.
De plus, vivre en société est déjà un accomplissement de la liberté : les lois civiles nous font libres dans la mesure où cette liberté ne nuit pas à la liberté d’autrui. Les lois me font donc libre tout en protégeant ma liberté. Dans l’état pré-social, l’action est certes absolument sans entraves, mais les Hommes y sont gouvernés par leurs passions et leurs intérêts égoïstes et empiètent sur la liberté d’autrui. En société, nous n’acquérons peut-être pas une liberté plus grande, mais c’est du moins une liberté plus authentique.
Le cosmopolitisme juridique comme condition de la paix universelle
Mais cette paix universelle a besoin, pour se réaliser, d’un cosmopolitisme juridique et politique, c’est-à-dire d’un droit international régissant les rapports entre les États et favorisant la prévention ou l’arrêt des guerres. Car, selon Kant, tant qu’il y a encore des États se comportant comme à l’état de nature et sans rapport juridiques entre eux, il y aura encore des guerres.
De plus, lorsque toutes les mesures et les dépenses d’un État sont tournées vers la préparation de la guerre, il n’y a plus de place pour s’occuper du développement des dispositions naturelles ( Kant parle notamment du manque d’argent pour les établissements d’enseignement public).
Nous ne pouvons déterminer la date exacte de l’avènement de cette paix et de cette liberté et ce sont nos descendants qui en profiteront pleinement, mais Kant voit déjà les signes d’une accélération. Le premier signe que l’Histoire s’approche d’une réalisation pleine et entière de la liberté est la Révolution française, de laquelle il est le contemporain et pour laquelle il exprime son enthousiasme dans Le Conflit des Factulté. Kant pense également au commerce international selon la conception de Montesquieu : ce dernier appelle le « doux commerce » ce commerce international qui engendre une dépendance économique et qui, conséquemment, dissuade de se faire mutuellement la guerre.
La paix universelle suppose de faire entrer les relations entre les États dans un ordre juridique commun capable de limiter la guerre.
Bien sûr, Kant est conscient des malheurs et des tragédies arrivant partout dans le monde, mais elles n’infirment pas sa thèse : les malheurs arrivant dans le monde sont le fait de l’égoïsme des Hommes mais c’est aussi l’occasion pour ces derniers de se rendre compte qu’il existe une autre manière d’agir, qu’on peut donner un autre usage à sa liberté, qu’on peut rationaliser sa conduite.
Les Hommes ne sont pas forcément conscients du but final de l’Histoire et de toute manière cette conscience de leur part n’est pas requise à l’obtention de ce but. Cela peut être le rôle du philosophe de faire prendre conscience aux Hommes de cette finalité, afin d’encourager leurs efforts vers sa réalisation. Kant a tout de même révisé sa conception de l’action des Hommes dans Le conflit des facultés en leur donnant plus d’initiative dans la réalisation de ce but.
Au cours du XX ème siècle, ont été fondé successivement deux organisations internationales ayant pour but de favoriser la paix mondiale : la SDN puis l’ONU. Ces deux organisations unissaient et unissent des pays entre eux pour chercher à favoriser la coopération et à prévenir les guerres. Par la négociation, les sanctions économiques, ou encore l’engagement vis-à-vis de règles de sécurité collective, les États se protègent entre eux d’une possible attaque et mettent entre eux des tiers impartiaux que sont les juges internationaux.