Du matérialisme dialectique à la centralité de l’économie
On reproche souvent aux marxistes de limiter leur analyse du monde au prisme de l’économie. Qu’en est-il réellement ? Le courant matérialiste en philosophie a toujours placé la matière au centre de l’explication du monde, s’opposant ainsi à la théorie idéaliste qui voit dans le développement des idées le principal moteur de l’histoire.
Au XIXe siècle, Marx renouvelle le matérialisme en le confrontant à l’hégélianisme pour rendre compte de la dimension dynamique de la matière. Il s’inspire de la dialectique de Hegel : l’idée selon laquelle le mouvement historique naît de contradictions. Marx nomme cette approche le matérialisme dialectique. Pour Hegel, la dialectique se manifeste par des étapes : une idée s’affirme d’abord, puis se heurte à une négation, c’est-à-dire à une limite qui la remet en cause. Pour persister, l’idée doit intégrer cette négation et se dépasser, devenant une nouvelle affirmation confrontée à une nouvelle négation, et ainsi de suite. Ce processus explique, selon Hegel, l’instabilité permanente du monde.
Marx reprend cette logique, mais l’applique à la réalité concrète. Il rejette l’idée d’un développement autonome des idées et voit dans la dialectique le moteur des actions humaines. Elle n’est plus une évolution de la conscience, mais un phénomène matériel observable. L’évolution du capitalisme au XIXe siècle illustre cette dialectique. Le développement industriel, d’abord perçu comme une avancée (innovation technique, accumulation de richesses), engendre aussi sa propre négation : exploitation, précarisation, inégalités. Ces contradictions mènent à des transformations : droits sociaux, redistribution des richesses, révolutions…
Marx conserve la logique dialectique de Hegel mais en déplace le moteur des idées vers les contradictions matérielles de la société.
Marx consacre plus de mille pages du Capital à l’économie, car il la considère comme la clé pour comprendre l’histoire humaine. La contradiction fondamentale, au sens dialectique, oppose les intérêts des travailleurs à ceux des capitalistes : c’est la lutte des classes. Pour Marx, l’économie structure la société et impulse le développement historique. Comme l’écrit Friedrich Engels : « Les hommes, avant de pouvoir s’occuper de politique, de science, d’art, de religion, etc., doivent d’abord manger, boire, se loger et se vêtir. » La vie matérielle conditionne la création et le développement des idées, et non l’inverse.
L’économie, en tant que science, étudie ce qui fonde l’existence humaine : comment « manger, boire, se loger et se vêtir ». Le mode de production détermine l’organisation sociale, les pratiques individuelles et même les croyances. Engels précise : « La production des moyens matériels d’existence et, partant, chaque degré de développement économique d’un peuple ou d’une époque forment la base d’où se développent les institutions de l’État, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses. » « C’est donc à partir de cette base qu’il faut les expliquer, et non l’inverse, comme on l’a fait jusqu’à présent. »
La base économique et la diversité des contradictions sociales
Ainsi, pour Marx, le développement économique est central. Il distingue la base (le mode de production) de la superstructure (morale, droit, science, etc.). L’apparition du racisme biologique au XIXe siècle en offre un exemple. Le colonialisme répond d’abord à des impératifs économiques : exploiter une main-d’œuvre abondante pour maximiser la production. C’est cette base matérielle qui explique l’émergence de théories scientifiques hiérarchisant les « races » et légitimant la domination coloniale. Ces théories ne sont pas à l’origine de l’exploitation, mais en constituent une justification.
Marx reconnaît aussi l’importance de contradictions sociales qui, sans être directement liées à la lutte des classes, transforment la société. Les contradictions du capitalisme en engendrent d’autres, comme le racisme. Une fois institutionnalisées, les théories raciales ne se limitent pas à justifier un ordre économique : elles produisent des effets sociaux, comme la discrimination.
La primauté du mode de production n’empêche pas les phénomènes sociaux et idéologiques de produire leurs propres effets une fois constitués.
Le marxisme place donc le mode de production au cœur de l’histoire. Il observe aussi que la société issue de ce mode de production est complexe et traversée par diverses contradictions. Marx estime qu’il faut changer le mode de production pour transformer le monde, car c’est là la racine de toute organisation sociale. Il admet cependant que des facteurs non économiques, bien que limités dans leur capacité à transformer le monde, jouent un rôle dans cette dynamique.