De la subalternité gramscienne au silence structurel
Chez la théoricienne postcoloniale Gayatri Chakravorty Spivak, la subalternité désigne : « une position structurelle d’absence d’accès aux espaces de représentation, de mobilité sociale et de reconnaissance politique ». Elle ne renvoie pas à une simple marginalité sociale, mais à une condition où certains sujets sont structurellement empêchés d’inscrire leur expérience dans l’espace politique. Cette position s’enracine dans l’héritage gramscien.
Dans ses écrits pré-carcéraux, Antonio Gramsci utilise le terme « subalterne » dans un sens surtout militaire ou administratif, pour désigner un rang intermédiaire dans la chaîne de commandement. Dans les Cahiers de prison, le concept se transforme profondément : il s’applique autant aux groupes sociaux les plus marginalisés qu’aux classes fondamentales encore non hégémoniques. Ces groupes sont dispersés, maintenus dans une fragmentation qui les empêche de produire une histoire autonome, leur récit étant constamment réécrit ou absorbé par les dominants.
Spivak reprend cette conception, mais elle en déplace l’essence vers les contextes coloniaux et féministes, où la marginalisation est surtout et avant tout épistémique. L’analyse foucaldienne du pouvoir permet de comprendre pourquoi cette fragmentation persiste. Chez Foucault, le pouvoir ne se limite pas à une domination verticale ; il circule dans les institutions, les discours, les catégories qui définissent ce qui peut être dit et entendu. Spivak montre que cette distribution du dicible produit un silence structurel.
La subalternité correspond à une exclusion des conditions mêmes qui permettent à une expérience d’accéder à la représentation et à la reconnaissance politiques.
C’est dans ce cadre qu’elle formule sa célèbre question : « Les subalternes peuvent-elles parler ? ». Dans cet essai paru en 1985, Spivak s’interroge sur la possibilité que la parole des subalternes soit reconnue et représentée comme telle dans l’espace politique. L’exemple du rituel de la sati en Inde illustre cette impossibilité. Lorsque les autorités britanniques interdisent l’immolation des veuves, elles transforment un rituel complexe en simple barbarie, selon la logique : «des hommes blancs sauvent des femmes de couleur d’hommes de couleur». La femme subalterne est doublement effacée : par le patriarcat local et par l’impérialisme occidental.
Même lorsqu’elle agit, son geste est traduit dans les catégories du pouvoir colonial, qui en neutralise la signification. La subalterne ne peut pas parler, non parce qu’elle serait muette, mais parce que sa parole est systématiquement capturée, reformulée, réinscrite dans un récit qui n’est pas le sien. Cette capture épistémique touche également les tentatives théoriques occidentales de représenter les opprimés.
Spivak critique Foucault et Deleuze pour leur incapacité à penser la division internationale du travail, les structures impériales qui façonnent les subjectivités coloniales et la violence épistémique qui constitue le sujet colonial comme Autre. En valorisant la parole « authentique » des masses, ils réintroduisent un sujet souverain occidental qui parle à la place du subalterne et projette ainsi sur les opprimés du Sud les catégories politiques du Nord. Leur perspective, centrée sur les opprimés du « premier monde », ignore la manière dont l’impérialisme produit des sujets invisibles et inaudibles. À l’inverse, Spivak s’appuie sur la déconstruction derridienne, qui permet de fissurer les catégories métaphysiques de la pensée occidentale et de dévoiler la logique assimilationniste de l’impérialisme. Cette approche lui fournit les outils nécessaires pour penser la voix subalterne comme toujours médiée, en rupture avec les positions de Foucault et Deleuze.
La colonialité du pouvoir et les conditions d’une parole audible
La pensée du sociologue Aníbal Quijano éclaire la profondeur historique de cette médiation. Sa notion de « colonialité du pouvoir » montre que la modernité occidentale s’est construite sur une matrice durable de domination articulant race, travail, genre et contrôle de la subjectivité. Cette grille permet de comprendre pourquoi, même lorsqu’elles parlent, les subalternes restent inaudibles : elles s’expriment dans un espace façonné par des catégories qui les ont déjà assignées à l’infériorité. L’historiographie coloniale a effacé la voix des peuples colonisés ; les Subaltern Studies tentent de restituer cette voix, mais Spivak montre que ces approches risquent d’essentialiser le subalterne en le présentant comme un sujet homogène, alors même que sa position est traversée par des rapports de pouvoir complexes. Elle insiste également sur la difficulté de représenter le subalterne à partir d’archives produites par des élites, qui filtrent, sélectionnent et redéfinissent ce qui peut être considéré comme un témoignage légitime.
Rendre la parole subalterne audible suppose de modifier les structures qui déterminent à l’avance quelles voix peuvent être reconnues comme légitimes.
Rendre audible la parole subalterne suppose, pour Spivak, de transformer les conditions mêmes de son énonciation. Elle insiste sur l’importance de l’éducation : insérer les subalternes dans le « circuit de l’hégémonie » implique de leur donner accès aux codes, aux institutions et aux savoirs qui structurent l’espace publique. Enseigner, dit-elle, consiste à « opérer un changement en restant ancrés dans un espace commun ». Spivak montre que le problème ne réside pas dans la parole du subalterne elle-même, mais plutôt dans les conditions qui permettent à cette parole d’être reconnue comme telle. La subalternité révèle selon elle, le point aveugle de la modernité : les structures qui prétendent universaliser la raison produisent en réalité des hiérarchies profondes.