Afin de mettre l’emphase sur la danse comme expression de l’énergie naturelle, Nietzsche la dresse contre son antagoniste : « l’esprit de pesanteur ». Selon le philosophe, l’Occident s’est encombré, notamment depuis les débuts de la philosophie grecque et de l’avènement du christianisme, d’un culte de la rationalité et d’un « esprit » qui pèse sur les normes sociales et religieuses. C’est une injonction à ressentir le poids de la faute, à amenuiser ses forces vitales — donc, l’énergie naturelle qui est en soi —, à se contenir et à se lier à des obligations.
En somme, c’est ce qui affaiblit notre énergie vitale. La danse, justement, synonyme de légèreté, est ce qui nous fait nous reconnecter à ces forces primitives et naturelles, en laissant tomber les normes et la raison : « Et quand j’ai rencontré mon Diable, je l’ai trouvé grave, méticuleux, profond, solennel ; c’était l’esprit de Pesanteur. C’est lui qui fait tomber toutes choses ». La philosophie occidentale a également pour coutume de séparer le corps et l’esprit, l’un étant complètement étranger à l’autre. Or, la danse est justement l’union des deux.
La danse dionysiaque comme union du corps et de la vie
Mais, chez Nietzsche, il y a une danse bien précise qui est affirmation de la vie : c’est la danse dite « dionysiaque », c’est-à-dire la danse pratiquée par les Grecs durant le rite dionysiaque — en honneur au dieu Dionysos — à l’époque antique. Le dionysiaque épouse la vie dans sa forme la plus pure en abandonnant le « principe d’individuation », c’est-à-dire le découpage du monde en entités et en personnes bien distinctes. Ainsi, le danseur s’absorbe dans le monde, laisse les forces artistiques de la nature le traverser. Ne faire plus qu’un avec le monde, donc, avec l’énergie vitale, se fondre en lui, telle est l’expérience du danseur.
Quand les moralistes et les philosophes fixent des dogmes et des idoles pour toujours, la danse suit le mouvement naturel de la vie, elle l’incarne même. Car voilà le paradoxe de la danse, du moins tel que le présente une des interprètes de Nietzsche, Katharina Van Dyk : je suis à la fois celui qui danse, donc, le principe, l’agent du mouvement, mais je suis aussi celui qui est « dansé par », traversé par l’élan vital qui est à la fois en moi et plus que moi. Le danseur est à la fois actif et passif. Mais ce n’est qu’une apparence de contradiction ; en réalité, il existe une troisième voie : le danseur ne subit rien, il laisse advenir un élan qui le traverse. Il a le pouvoir d’accepter et d’éprouver ce mouvement. C’est ce que Deleuze appelle « la puissance d’être affecté ». Mais il faut se garder d’un écueil : affirmer la vie en dansant, ce n’est pas se laisser aller à ses impulsions, ne plus maîtriser son corps. Nietzsche parle du « dionysiaque barbare » — donc, pratiqué par les non-Grecs — comme un dionysiaque vulgaire, déconnecté de sa visée métaphysique, qui n’est que relâchement animal et sexualité débridée. Obéir à ses pulsions et aux sollicitations, ce n’est pas affirmer la vie, c’est y réagir.
La danse dionysiaque unit le corps et le monde dans une expérience où l’élan vital est accueilli et affirmé.
La danse, Zarathoustra et le renversement des valeurs
Nietzsche parle de la danse, mais il a aussi créé un danseur : Zarathoustra. Protagoniste d’une de ses œuvres les plus célèbres Ainsi parlait Zarathoustra, il incarne la danse en tant qu’affirmation de la vie, ce qui a pour conséquence la joie et la liberté. Zarathoustra danse pour rire, danse pour être heureux. La danse est son antidote contre ce fameux « esprit de pesanteur » : « Haut les cœurs, mes frères ! Haut, toujours plus haut ! Et ne m’oubliez pas non plus les jambes ! Haut les jambes aussi, ô vous qui dansez si bien, et, mieux encore, soyez debout, même sur la tête ». « Haut les jambes aussi », car Nietzsche nous invite à renverser la tête et les jambes, le haut et le bas, ce qui est ici une métaphore du renversement des valeurs morales.
Renverser les valeurs morales, c’est affirmer comme bon ce qui était considéré comme mal et affirmer mauvais ce qui était considéré comme bien. Les valeurs chrétiennes — ascèse, humilité —, donc celles considérées comme bonnes, nous affaiblissent et nous amenuisent ; elles sont en réalité mauvaises. Les valeurs du « Surhomme » — force, affirmation de soi —, donc celles considérées comme vicieuses, sont tenues bonnes pour Nietzsche. Le Surhomme est celui qui affirme la vie dans son entier, ses joies comme ses peines, celui qui vit sans l’aide de Dieu, ayant dépassé les croyances et les valeurs inculquées, et qui crée ses propres valeurs. Les valeurs chrétiennes sont du côté de la négation de la vie car elles rejettent l’élan vital ; les valeurs du Surhomme sont du côté de son affirmation. La danse est donc cette invitation au renversement des valeurs, à la valorisation de celles du Surhomme qui sont les seules à dire « oui » à la vie.
Dionysos est un antéchrist : « Dionysos en face du Crucifié » seront les mots qui concluront Ecce homo. Dionysos affirme la vie d’ici et maintenant quand le christianisme en nie la valeur et se réjouit d’une mort où l’homme pourrait enfin être heureux. Mais Zarathoustra n’est pas athée pour autant : « Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois au-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi ». C’est un Dieu qui n’a pas les caractéristiques du Dieu chrétien, mais qui demeure une force transcendante, par-delà le sensible, qui prend et habite l’être. La danse et le divin se confondent : « Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser ».
La danse devient chez Nietzsche le geste symbolique du renversement des valeurs et de l’affirmation joyeuse de la vie.
Nietzsche aujourd’hui
La figure nietzschéenne de la danse continue d’irriguer la philosophie contemporaine, notamment dans les pensées du corps, de l’affect et du mouvement. Gilles Deleuze reprend cette intuition en faisant de la puissance une dynamique relationnelle, où l’individu se définit par ce qu’il peut faire et éprouver, plutôt que par une essence fixe. En phénoménologie, des auteurs comme Maurice Merleau-Ponty prolongent cette réhabilitation du corps vécu, pensant le mouvement comme mode d’accès au monde. Dans les arts vivants et la philosophie de la performance, la danse est souvent mobilisée comme expérience de décentrement, où le sujet n’est plus maître absolu mais lieu de passage des forces. Enfin, dans les critiques contemporaines du rationalisme et de la normativité sociale, la danse nietzschéenne reste une image puissante pour penser des formes d’existence libérées de la culpabilité, capables d’affirmer la vie sans la réduire à la maîtrise, à la morale ou à la transcendance.