La critique de la supériorité humaine
Pour contester cette supériorité, il rabaisse l’homme, dont les capacités cognitives et physiques ne sont pas si exceptionnelles, et élève l’animal, dont les facultés sont souvent sous-estimées et réduites à de simples instincts. Cette hiérarchisation trouve son origine chez Aristote avec la première « échelle des êtres » (ou scala naturae), classée selon le degré de complexité et de perfection, allant du végétal à l’animal, puis à l’homme au sommet. Cette vision sera reprise et enrichie par le naturaliste Charles Bonnet dans sa « pyramide des êtres ». Chez Montaigne, la différence entre l’homme et l’animal n’est pas de nature, mais de degré, et cette différence n’implique pas de hiérarchie. C’est l’homme, dans son orgueil, qui y voit une marque de sa supériorité naturelle.
L’homme veut toujours se croire supérieur à ce qui se distingue de lui, mais il existe une continuité naturelle entre lui et l’animal. Cette supériorité n’est ni fondée ni justifiée, que ce soit par la raison, l’expérience ou la volonté divine : « C’est par vanité de cette même imagination qu’il s’égale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se sélectionne lui-même et se sépare des autres créatures. » L’homme se croit plus raisonnable, plus intelligent, plus fort et plus moral qu’il ne l’est en réalité. Montaigne remet ainsi en question les fondements de cette prétendue supériorité.
La supériorité humaine repose sur une illusion d’orgueil plutôt que sur une différence réelle de nature avec l’animal.
Raison, morale et continuité du vivant
L’homme serait supérieur à l’animal car il serait le seul doté de raison. Or, pour Montaigne, les animaux raisonnent aussi. Il prend l’exemple des renards utilisés par les habitants de Thrace pour vérifier si un lac est suffisamment gelé : posés sur la glace, les renards évaluent, par le raisonnement, l’épaisseur de la glace (s’il y a de l’agitation et du bruit, c’est que le lac n’est pas gelé). Ils n’agissent pas seulement par instinct, mais par déduction. L’animal peut effectuer des opérations mentales, induire, déduire, conclure après observation de son environnement, comme l’hirondelle qui choisit stratégiquement l’emplacement de son nid. Parfois, l’animal surpasse l’homme en technicité et en intelligence, à l’image de l’araignée tissant sa toile avec une perfection inégalée ou des abeilles vivant en société avec plus d’organisation, de constance et de rigueur que les sociétés humaines.
L’homme se croit également supérieur à l’animal car il posséderait un sens moral, contrairement à l’animal qui en serait dépourvu. Pourtant, nos jugements moraux reflètent davantage les normes de notre époque et de notre société que des vérités universelles. Montaigne l’a montré dans son chapitre Des cannibales, évoquant la rencontre entre Européens et Amérindiens lors de la colonisation de l’Amérique. Les Européens ont jugé les Amérindiens selon leurs propres mœurs, les qualifiant de « sauvages » et de « barbares ». Nous considérons comme moralement bon ce qui correspond à nos valeurs, non ce qui est bon en soi. L’homme n’est ni doté d’une grande force morale ni d’une grande force physique ; c’est son orgueil qui le place au rang de maître du vivant : « Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas seulement maîtresse d’elle-même (…) et se dise impératrice de l’univers ? »
L’homme se voit comme l’élu, seul touché par la grâce divine et capable de comprendre et de jouir de la beauté de l’univers. Sans critiquer la religion, Montaigne souligne que l’homme se croit unique en cela. Plutôt que de vouloir dominer les animaux, Montaigne rappelle notre devoir moral envers eux : faire preuve de compassion et les respecter comme un autre être humain. L’animal n’existe pas pour nous servir ou nous obéir ; il a sa propre volonté et son indépendance. Montaigne cite ainsi l’exemple de sa chatte, qui joue avec lui quand elle en a envie et le taquine autant qu’il le fait avec elle. Montaigne s’érige donc en pourfendeur de l’anthropocentrisme et en défenseur de la cause animale : l’homme n’est plus le centre du monde, mais un vivant parmi les vivants.
L’homme et l’animal partagent des facultés communes, ce qui impose une relation fondée sur le respect et la continuité du vivant.
Retour sur l’auteur
Chez Michel de Montaigne, la critique de la supériorité humaine s’inscrit dans une remise en cause plus large de l’orgueil et des certitudes anthropocentriques. Loin de placer l’homme au sommet d’une hiérarchie naturelle, Montaigne insiste sur la continuité du vivant : les différences entre l’homme et l’animal ne sont que des variations de degré au sein d’une même nature. En relativisant la raison humaine, en montrant la diversité des comportements animaux et en dénonçant le caractère arbitraire des jugements moraux, il affaiblit les fondements de toute domination légitime de l’homme sur les autres espèces. Cette pensée ne conduit pas à nier les spécificités humaines, mais à les désacraliser : l’homme cesse d’être une exception pour devenir un vivant parmi d’autres, invité à la modestie et à la reconnaissance de ses limites.
Montaigne aujourd’hui
La critique montaignienne de l’anthropocentrisme trouve un écho direct dans les débats contemporains sur la condition animale et l’éthique du vivant. Des philosophes comme Peter Singer remettent en question la hiérarchie entre espèces en s’appuyant sur la capacité de souffrance, tandis que Martha Nussbaum développe une approche fondée sur les capacités propres à chaque être vivant. Dans le champ des sciences, l’éthologie contemporaine — avec des chercheurs comme Frans de Waal — met en évidence des formes de cognition, d’émotion et de sociabilité chez les animaux, prolongeant empiriquement les intuitions de Montaigne. Ces travaux convergent vers une redéfinition du rapport humain au vivant, où la frontière entre l’homme et l’animal devient plus poreuse, et où la question n’est plus celle de la domination, mais celle de la cohabitation et du respect au sein d’un même monde partagé.