Jeanne d’Arc : comment une même figure peut-elle servir toutes les idéologies ?

La mémoire collective transforme une figure historique en symbole multiple, réinterprété selon les besoins et les cadres sociaux des groupes

Jeanne d’Arc : comment une même figure peut-elle servir toutes les idéologies ?

La mémoire collective transforme une figure historique en symbole multiple, réinterprété selon les besoins et les cadres sociaux des groupes

La mémoire collective est une mémoire construite et entretenue par un groupe, qui alimente l’identité de ce groupe par le récit commun. C’est une représentation du passé qui lie et témoigne du lien des individus qui en sont porteurs. Ce concept a été introduit par le sociologue Maurice Halbwachs en 1950. Cette mémoire est construite dans et par des lieux de mémoire, qui produisent des symboles et des récits. L’idée de lieux de mémoire a été théorisée par Pierre Nora, penseur central dans la recherche sur la mémoire collective. Ces lieux de mémoire font également référence au travail des historiens dans la démarche de la restitution de la généalogie de ces symboles dans la durée. La mémoire collective n’est donc pas une simple conservation du passé, mais une reconstruction orientée, située, toujours liée aux besoins du présent.

Mémoire, institutions et fabrication du mythe

Le dimanche 10 mai 2026, soit chaque année le deuxième dimanche du mois de mai, est marqué par la fête nationale de Jeanne d’Arc. C’est en effet le jour anniversaire de la délivrance d’Orléans, jour où Jeanne d’Arc met fin au siège de la ville d’Orléans par les Anglais dans le contexte de la guerre de Cent Ans. Le mythe de Jeanne d’Arc a fait couler beaucoup d’encre, tant chez les historiens que chez les politiciens, et fait partie aujourd’hui de la mémoire collective française.
« La Pucelle d’Orléans » fait partie du narratif français sans aucun doute. Mais à quel narratif faisons-nous référence ? Si le surnom de « pucelle » lui a été attribué, il n’est pas neutre et reflète l’utilisation par l’Église de cette sainte, qui se doit d’être vierge afin d’être élevée à ce rang. Église qui l’a condamnée au bûcher le 30 mai 1431 pour « relapse ».

Dans le vocabulaire inquisitorial, le terme de « relapse » désigne le fait de retomber dans l’erreur après une abjuration. Jeanne, après avoir été contrainte de renier certaines de ses déclarations, notamment le port d’habits masculins, est condamnée pour être revenue sur cette abjuration. Ce point révèle déjà une première tension narrative : on la célèbre comme sainte, et on la condamne comme hérétique.

L’Église aurait ensuite changé de position lors du procès de réhabilitation qui eut lieu en 1456. Elle aura également établi sa canonisation le 16 mai 1920, et Jeanne d’Arc devient ainsi sainte, et donc mythe religieux. Cette réhabilitation tardive montre comment une institution peut réécrire son propre rapport à une figure historique, transformant une condamnée en symbole sacré.
Jeanne d’Arc est un personnage historique dont nous n’avons que peu de documents historiques contemporains à son époque. Cette pauvreté documentaire n’entrave pas la mémoire ; elle la rend au contraire possible, en laissant un espace ouvert à la réinterprétation et à la projection symbolique.

La construction d’un récit multiple et riche repose sur le manque crucial de preuves. En effet, seuls les extraits du procès de 1431, rédigés en latin, constituent une source contemporaine à Jeanne d’Arc. Par la suite, le second procès, puis les réécritures historiques, politiques et symboliques participent à la construction progressive de son mythe.

La rareté des sources historiques favorise la multiplication des récits et la construction symbolique d’une figure collective.

Appropriations multiples et fonction sociale de la mémoire

Son image est aussi utilisée par les mouvements patriotiques, d’extrême droite, nationalistes, car elle incarne la lutte contre l’invasion étrangère. Elle réunit la France et la rend victorieuse. Jeanne d’Arc est utilisée par l’extrême droite, qui est celle qui instaure la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme en 1920. Le fameux « Au secours Jeanne ! » crié par Jean-Marie Le Pen a marqué, il utilise cette figure patriotique dans sa campagne et est présent chaque année au défilé Jeanne d’Arc à Paris, place des Pyramides.

Dans ce cadre, Jeanne fonctionne comme un symbole mobilisateur, vidé de sa complexité historique au profit d’un récit identitaire univoque. Ce récit d’une Jeanne patriotique entretient des argumentaires anti-européens, car « Jeanne aurait voulu une France libre, forte et indépendante ». Mais là vient la question d’une utilisation de son image tout à fait contradictoire, puisqu’elle est également utilisée par les mouvements pro-européens, arguant que Jeanne aurait été profondément « européiste » et symboliserait les aspirations européennes. Elle se voit également réclamée par De Gaulle, par les communistes, et aujourd’hui par des mouvements féministes et LGBT. Certains courants féministes voient en elle une figure d’émancipation féminine, une femme ayant investi l’espace politique et militaire dans un monde d’hommes, brouillant les normes de genre de son époque. Des lectures contemporaines, notamment de mouvements LGBT, associent à Jeanne une contestation symbolique des assignations identitaires en raison de son port d’habits masculins et sa marginalité. Cette multiplicité d’appropriations montre que Jeanne n’est pas un contenu idéologique stable, mais un support symbolique ouvert, susceptible de porter des récits opposés.
On admettra qu’une seule figure comportant des facettes contradictoires interroge. Mais n’est-ce pas là, dans le fait même que tant de mouvements veulent se l’approprier, que l’on trouve une véritable construction de la mémoire collective ?

Chez Maurice Halbwachs, la pluralité des récits n’est pas un dysfonctionnement de la mémoire, mais sa condition même : un symbole devient collectif précisément parce qu’il peut être investi par des groupes différents, à partir de cadres sociaux distincts. Si elle est effectivement utilisée et manipulée, n’est-elle pas également un symbole qui regroupe ? Chercher à identifier la « bonne » Jeanne d’Arc relèverait d’une illusion positiviste : la mémoire collective ne vise pas la vérité historique, mais la cohérence symbolique au sein d’un groupe donné.

C’est précisément ce décalage entre la rareté des sources et l’abondance des récits qui permet de comprendre, avec Halbwachs, que Jeanne d’Arc n’existe plus seulement comme un personnage du passé, mais comme une figure de mémoire : un lieu symbolique partagé, où chaque groupe vient inscrire son propre récit, tout en se reconnaissant dans une histoire commune.

La mémoire collective repose sur la pluralité des interprétations, qui permet à une même figure de fédérer des groupes aux visions opposées.

Retour sur l’auteur

Chez Maurice Halbwachs, la mémoire n’est jamais un simple enregistrement fidèle du passé, mais une reconstruction active, façonnée par les cadres sociaux dans lesquels les individus évoluent. Se souvenir, c’est toujours se souvenir avec d’autres, à partir de repères communs, d’institutions, de récits et de symboles partagés. La mémoire collective ne vise pas la vérité historique, mais la cohérence d’un groupe dans le présent. Elle sélectionne, transforme et réinterprète les événements pour maintenir une continuité identitaire. Ce processus implique nécessairement une pluralité de récits, parfois contradictoires, car chaque groupe mobilise le passé selon ses propres besoins. La mémoire apparaît ainsi comme un espace dynamique, où le passé est sans cesse réélaboré pour donner sens au présent.

Halbwachs aujourd’hui

Les analyses de Halbwachs continuent de structurer les recherches contemporaines sur la mémoire, l’histoire et les usages politiques du passé. Des historiens comme Pierre Nora ont approfondi cette idée à travers les « lieux de mémoire », montrant comment monuments, commémorations ou figures historiques deviennent des supports matériels de la mémoire collective. Dans le champ des memory studies, des auteurs comme Jan Assmann distinguent mémoire communicative et mémoire culturelle, soulignant le rôle des institutions dans la transmission du passé. Les débats contemporains sur les politiques mémorielles, les statues, les commémorations ou les récits nationaux illustrent cette dynamique : le passé devient un enjeu de lutte symbolique, où différents groupes cherchent à imposer leur interprétation. À l’ère des réseaux sociaux et de la circulation accélérée des récits, la mémoire collective apparaît plus que jamais comme un champ conflictuel, où se redéfinissent sans cesse les identités et les appartenances.

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