Violence coloniale et structuration du monde manichéen
Dans le premier chapitre, « De la violence », Fanon constate un manichéisme objectif entre la ville du colon et celle du colonisé : elles ne sont pas complémentaires, mais obéissent au principe d’exclusion réciproque. La ville du colon est une ville illuminée, pleine de bonnes choses en permanence. Celle du colonisé est un lieu peuplé d’hommes mal famés, où les habitants s’entassent. C’est une ville affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, l’antipode de la ville du colon. Le colonisé incarne la quintessence du mal ; dénué de valeurs, il représente tout ce qui est négatif, imperméable à l’éthique. Il jette sur la ville du colon un regard de luxure, d’envie, de rêve, de possession ; il veut prendre la place du colon.
La première leçon que reçoit un colonisé est de rester à sa place. C’est pourquoi, selon Frantz Fanon, ses rêves sont musculaires et teintés d’agressivité. Cette violence se manifeste d’abord contre les siens, en attendant que le colon baisse sa garde pour pouvoir se retourner contre lui. Naissent alors les luttes tribales, par lesquelles le colonisé se persuade que le colonialisme n’existe pas, détournant sa violence vers des conflits internes. Seules les forces magiques surnaturelles, comme les djinns ou Papa Legba, lui permettent d’apaiser son agressivité, canalisée à travers la danse ou la possession, libérant une décharge émotionnelle.
La bourgeoisie colonialiste introduit le principe de non-violence et tente de convaincre les intellectuels colonisés qu’elle partage leurs intérêts. Fanon décrit cela comme un compromis : lorsque le colon réalise que les masses veulent tout détruire, il demande aux intellectuels colonisés d’arbitrer et de trouver une solution. Ces derniers, habités par un sentiment de déterminisme, intériorisent le sentiment d’infériorité et la dévalorisation de leurs capacités imposés par le colonialisme. Ils rejettent la violence et s’inclinent face à la puissance coloniale, conscients de ne jamais pouvoir rivaliser.
La violence coloniale structure un monde opposé et nourrit une agressivité d’abord retournée contre les colonisés eux-mêmes.
Violence libératrice et processus de décolonisation
La décolonisation ne serait qu’une anticipation de la violence par le colonisé. Selon Fanon, le colonisateur prend conscience de la violence atmosphérique qui règne dans les colonies et ne veut pas en être la conséquence, car ses intérêts économiques seraient menacés. Il choisit donc de décoloniser en encadrant le processus, tout en affirmant respecter la souveraineté des États. Pour illustrer cette idée, Fanon cite la bataille de Diên Biên Phu, l’une des plus importantes de la décolonisation, opposant les troupes de l’Union française aux forces du Viêt Minh lors de la guerre d’Indochine. Le Viêt Minh, mouvement de libération nationale composé en grande partie de paysans, encercle et fait tomber les forces françaises coloniales après des mois de combat. Cette défaite marque la fin effective de la présence coloniale française en Indochine. Selon Fanon, cette violence victorieuse a un rôle informateur et opératoire pour le colonisé. La victoire du peuple vietnamien à Diên Biên Phu doit être le point de départ de toute réflexion des peuples colonisés souhaitant se révolter contre les ravages du colonialisme.
Par la lutte armée, le peuple en vient à ne faire confiance qu’aux moyens violents. Fanon évoque le retour de la violence contre les colons : le colonisateur n’a jamais cessé d’affirmer que les colonisés ne comprenaient que le langage de la force. Le régime colonial tire sa légitimité de cette violence, matérialisée dans l’espace public par divers symboles, notamment les statues héritées de la période coloniale, comme celles du général Faidherbe, de Lyautey, de Bugeaud ou du sergent Blandan en Afrique. Ces statues, selon Fanon, rappellent tristement l’héritage colonial ; elles ne tiennent que par la force des baïonnettes.
La violence est une praxis absolue du colonisé. Assumée, elle permet aux marginaux, égarés et proscrits du groupe, de retrouver leur place. La violence est comprise comme une médiation royale. Fanon prend pour exemple les poèmes d’Aimé Césaire, notamment ce passage : « La chambre du maître était grande ouverte. La chambre du maître était brillamment éclairée, et le maître était là, très calme… et les nôtres s’arrêtent… C’était le maître… J’entrai. C’est toi, me dit-il, très calme. C’était moi, c’était bien moi, lui dis-je, le bon esclave, le fidèle esclave, l’esclave esclave, et soudain ses yeux furent deux ravets apeurés les jours de pluie… je frappai, le sang gicla : c’est le seul baptême dont je me souvienne aujourd’hui. »
Selon Fanon, dans la conscience du colonisé, l’apparition du colon équivaut à la mort de la société autochtone, à la léthargie culturelle, à la pétrification des individus. La vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon. Ainsi, la violence désintoxique et débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, permettant l’unification des individus.
La violence, en tant que praxis, permet au colonisé de se libérer de l’oppression et de reconstruire une unité collective.
Retour sur l’auteur
Chez Frantz Fanon, la violence n’est pas un excès contingent du processus de décolonisation, mais une réponse structurelle à la violence originaire du système colonial. Le monde colonial est fondé sur une séparation radicale, un manichéisme spatial, moral et politique qui nie l’humanité du colonisé. Dans ce contexte, la violence devient un langage imposé, le seul capable de briser cet ordre. Elle n’est pas seulement destructrice : elle est aussi transformatrice. En retournant contre le colon la violence qu’il subit, le colonisé se réapproprie son corps, sa dignité et son statut de sujet. La violence agit comme une médiation, un passage nécessaire par lequel s’opère une reconstruction individuelle et collective. Elle unifie, désaliène et rend possible l’émergence d’un peuple conscient de lui-même, capable de se libérer d’un système qui l’a défini comme inférieur.
Fanon aujourd’hui
Des penseurs comme Achille Mbembe prolongent son analyse en étudiant les formes contemporaines de violence et de domination dans le cadre de la « nécropolitique », où le pouvoir s’exerce par le contrôle de la vie et de la mort. Judith Butler interroge quant à elle les conditions de légitimité de la violence et les formes de résistance non violente, ouvrant un dialogue critique avec la position fanonienne. Dans les études décoloniales, des auteurs comme Walter Mignolo ou Ngũgĩ wa Thiong’o mettent l’accent sur la décolonisation des savoirs, des langues et des imaginaires, prolongeant l’idée que la libération ne se joue pas seulement sur le plan politique, mais aussi culturel et symbolique. Ces approches montrent que la violence chez Fanon reste un point de tension majeur : à la fois outil de libération dans un contexte donné et problème éthique et politique dans les sociétés contemporaines, où la question de la résistance se reformule dans des cadres multiples.