Comment être libre dans un monde entièrement déterminé ?

Chez Spinoza, la liberté ne consiste pas à échapper aux causes, mais à les comprendre pour agir plus rationnellement.

Comment être libre dans un monde entièrement déterminé ?

Chez Spinoza, la liberté ne consiste pas à échapper aux causes, mais à les comprendre pour agir plus rationnellement.

Dans un monde pensé comme déterminé, où chaque événement résulte d’une cause qui le précède, Spinoza interpelle en proposant une conception inhabituelle de la liberté. Chez le philosophe hollandais du XVIIe siècle, tout ce qui arrive obéit aux lois de la nécessité – en opposition à la contingence – signifiant que chaque évènement ne pouvait pas ne pas arriver, dès lors que les conditions de son avènement étaient réunies.

Le hasard n’a donc pas sa place pour expliquer les événements puisque tout obéit aux lois de la causalité, c’est-à-dire du déterminisme. Ne comprenant pas pleinement la chaîne de la causalité, les Hommes en viennent à invoquer le hasard, le destin ou la volonté divine. Spinoza qualifie d’« asile de l’ignorance », le fait que les Hommes expliquent un phénomène par des causes transcendantes ou surnaturelles, reflétant avant tout leur méconnaissance des véritables déterminations.

Le sentiment de liberté naît de la conscience de nos actions alors que leurs causes réelles demeurent souvent inconnues.

Parfois, les Hommes s’étonnent de croiser quelqu’un qu’ils connaissent dans la rue et s’exclament : « Quel hasard ! ». Cette rencontre, a priori fortuite, est le résultat du long processus de cause et d’effet : ces deux individus se sont croisés car ils se sont chacun lever à telle heure, faisant ensuite telle action qui les a poussés à sortir à tel moment de chez eux puis à prendre la même rue au même moment. Si ces deux individus avaient une vue d’ensemble, une vision omnisciente du déroulé de leur vie, alors leur rencontre apparaîtrait comme inévitable : elle ne pouvait pas ne pas avoir lieu car les conditions de celle-ci étaient réunies.

Cette illusion ne concerne pas seulement le hasard, mais aussi la liberté elle-même. Comme l’écrit Spinoza dans l’Éthique : « Les Hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés. » Autrement dit, les Hommes sont conscients de leurs actions mais ignorent pourquoi ils les font. Cette ignorance des causes fonde le sentiment de liberté.

Si chaque événement est l’effet d’une cause antérieure, alors la liberté semble disparaître. Pour autant, Spinoza ne nie pas la liberté, il en propose une autre conception : une liberté comme résultat de la compréhension des causes qui nous déterminent. La liberté n’est donc pas s’extraire des causes mais les comprendre afin de participer consciemment à ce long processus de causes et d’effets.

Il ne faut ainsi pas confondre déterminisme et fatalisme. Le fatalisme est la vision selon laquelle chaque évènement est joué d’avance, poussant ainsi l’Homme à l’inaction et à la passivité. Le déterminisme de Spinoza se pense avant tout comme une éthique de l’action. Le déterminisme étant un processus, il s’écrit de façon perpétuelle à travers le présent.

La connaissance comme accroissement de la puissance d’agir

Comprendre les causes ne permet pas de sortir de la causalité — cela est impossible — mais d’agir en ayant conscience des déterminations qui nous traversent. Nos actions ne surgissent pas d’une volonté indépendante mais elles sont le produit de multiples causes. Parmi ces déterminants figurent nos émotions, notamment les « passions tristes » comme la colère, la tristesse ou le ressentiment, qui diminuent notre discernement et donc restreignent notre liberté.

Plus ces déterminations sont connues, plus nos actions peuvent être guidées par la raison plutôt que par l’impulsion. On peut ainsi se représenter la liberté comme une jauge : nous ne sommes ni totalement libres ni totalement hétéronomes, mais plus ou moins libres. À mesure que nous comprenons la chaîne de la causalité qui nous affecte, notre capacité d’agir s’accroît, et avec elle notre liberté.

La liberté augmente à mesure que la raison éclaire les déterminations qui orientent nos actions.

La connaissance, et par extension la rationalité, est donc au cœur de la pensée spinoziste relative à la liberté. Pour Spinoza, il faut mettre en adéquation sa raison avec ses actions et agir selon son bon jugement en mettant pulsions et passions de côté. L’Homme doit ainsi s’efforcer d’agir selon sa raison et viser à améliorer sa « puissance d’agir », c’est-à-dire accroître sa capacité à être la cause véritable de ce qu’il fait, plutôt que de subir uniquement les effets des causes extérieures. Augmenter sa puissance d’agir revient alors à passer d’un état de passivité à un état d’activité, où nos actes procèdent de la compréhension et non de l’impulsion. La liberté ne consiste donc pas à supprimer les passions, mais à les comprendre afin de ne plus en être l’esclave.

Le but de l’Homme en devient donc d’agir de façon à accroître sa vitalité, c’est-à-dire à développer son énergie, sa clarté d’esprit et ses émotions positives comme la joie et la béatitude car celles-ci accroissent la volonté de vivre et la lucidité. Les passions négatives, comme la colère ou la tristesse, affaiblissent cette vitalité et ternissent le jugement et la capacité à agir de façon réfléchie. De même, certains comportements comme l’alcoolisme altèrent le discernement. Loin de subir la causalité, la liberté est le fait de participer activement à notre devenir.

Mais la liberté est bien plus large que le fait d’agir sur soi-même : elle implique plus généralement la compréhension des autres et du monde extérieur. Pour appréhender un phénomène, il faut – selon Spinoza – « ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre », c’est-à-dire mettre ses affects de côté. Comme le souligne le psychiatre Carl Jung, « réfléchir est difficile, c’est pourquoi la plupart des gens jugent » : face aux événements, notre réaction spontanée est de juger et de catégoriser ce qui nous déplaît, plutôt que de chercher à les comprendre. La liberté implique donc de maîtriser nos jugements spontanés et de prendre le temps d’examiner les causes et motivations qui précèdent les actions des autres. C’est cette volonté de comprendre que constitue le prérequis indispensable vers la délibération en démocratie, mais aussi pour la compréhension de l’Histoire.

Retour sur l’auteur

Chez Spinoza, la liberté ne s’oppose pas à la nécessité : elle en est la compréhension active. L’homme n’est pas libre lorsqu’il se croit cause absolue de ses actions, mais lorsqu’il cesse d’ignorer les causes qui le déterminent. La conscience immédiate de vouloir, de choisir ou d’agir ne suffit donc pas à fonder la liberté, car elle peut n’être que l’effet d’une ignorance plus profonde. La spécificité de Spinoza tient à ce renversement : être libre ne signifie pas échapper à l’ordre causal du monde, mais devenir capable d’y prendre part lucidement. La servitude naît des passions, lorsque l’individu est traversé par des affects dont il ne comprend ni l’origine ni la puissance ; l’activité naît au contraire de la raison, lorsque les affects sont rapportés à leurs causes et intégrés dans une connaissance plus adéquate de soi et du réel. La cohérence de sa philosophie repose ainsi sur l’unité entre ontologie, éthique et politique : tout est nécessaire, mais cette nécessité n’écrase pas l’action humaine ; elle rend possible une liberté rationnelle, définie comme accroissement de la puissance d’agir, passage de la passivité à l’activité, et transformation des passions tristes en affects plus lucides et plus joyeux.

Spinoza aujourd’hui

La pensée de Spinoza demeure décisive pour comprendre les débats contemporains sur la liberté, les affects et les déterminismes sociaux. Freud prolonge son intuition en montrant que le sujet n’est pas maître transparent de lui-même : les conduites conscientes sont traversées par des causes inconscientes qui orientent le désir, la culpabilité ou la répétition. Bourdieu transforme cette logique sur le terrain sociologique avec la notion d’habitus : les individus agissent selon des dispositions incorporées par leur milieu social, tout en pouvant accroître leur marge de liberté par la connaissance critique des déterminations qui les façonnent. Deleuze, dans sa lecture de Spinoza, insiste sur la puissance des affects : une éthique ne juge pas les êtres selon le bien et le mal abstraits, mais selon ce qui augmente ou diminue leur puissance d’exister. Les neurosciences contemporaines, notamment chez Antonio Damasio, retrouvent également une intuition spinoziste en montrant que la raison ne s’oppose pas simplement aux émotions, mais s’enracine dans une dynamique corporelle et affective. À l’inverse, les philosophies existentialistes, de Sartre à Camus, résistent à cette réduction de la liberté à la compréhension de la nécessité, en maintenant une part de rupture, de décision ou de révolte face au donné. Spinoza oblige pourtant à déplacer la question : la liberté ne consiste peut-être pas à vouloir sans causes, mais à devenir moins étranger aux causes qui nous font vouloir.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Quelle origine Nietzsche attribue-t-il aux valeurs morales ?

Nietzsche, fort de sa formation de philologue, part du constat que les concepts ...

Pouvons-nous encore espérer à l’âge de la crise écologique ?

Corine Pelluchon reprend ce débat en distinguant l’espoir de l’espérance. L’espo...

Pourquoi Nietzsche critique-t-il la pitié comme fondement de la morale ?

Nietzsche remet en cause l’idée selon laquelle la compassion serait un acte pure...

Pourquoi Montaigne refuse-t-il la supériorité de l’homme sur l’animal ?

La critique de la supériorité humaine Pour contester cette supériorité, il ra...

Quelle origine Nietzsche attribue-t-il aux valeurs morales ?

Nietzsche, fort de sa formation de philologue, part du constat que les concepts liés au « bon », dans les langues, renferment dans leur étymologie un sens de puissance : « gut...

Pouvons-nous encore espérer à l’âge de la crise écologique ?

Corine Pelluchon reprend ce débat en distinguant l’espoir de l’espérance. L’espoir est insuffisant, mais le désespoir trahit un manque d’acceptation de soi-même et du monde. S...

Pourquoi Nietzsche critique-t-il la pitié comme fondement de la morale ?

Nietzsche remet en cause l’idée selon laquelle la compassion serait un acte purement désintéressé tourné vers le bien d’autrui. Il affirme, dans son oeuvre Aurore parue en...

Pourquoi Montaigne refuse-t-il la supériorité de l’homme sur l’animal ?

La critique de la supériorité humaine Pour contester cette supériorité, il rabaisse l’homme, dont les capacités cognitives et physiques ne sont pas si exceptionnelles, et é...

Rejoignez notre communauté

Recevez chaque semaine nos derniers dossiers, grands entretiens et décryptages dans votre boite mail !