Pouvons-nous encore espérer à l’âge de la crise écologique ?

Selon Corine Pelluchon, ce n’est pas l’espoir qui nous manque, mais une espérance capable de survivre à sa disparition.

Pouvons-nous encore espérer à l’âge de la crise écologique ?

Selon Corine Pelluchon, ce n’est pas l’espoir qui nous manque, mais une espérance capable de survivre à sa disparition.

Dans le mythe d’Hésiode, lorsque Pandore libère tous les maux de l’humanité, une chose reste piégée au fond de la jarre : elpis, c’est-à-dire l’espoir. Faut-il s’en réjouir ? Depuis l’Antiquité, la question divise. L’espoir est-il un secours nécessaire pour aller de l’avant ou, au contraire, une illusion qui prolonge la souffrance ? À l’heure de la crise écologique, cette ambiguïté n’a rien perdu de son actualité.

Corine Pelluchon reprend ce débat en distinguant l’espoir de l’espérance. L’espoir est insuffisant, mais le désespoir trahit un manque d’acceptation de soi-même et du monde. Seule l’espérance peut nous aider à ne pas sombrer et à relever les défis de notre époque. Après la fin des illusions, elle est la condition pour retrouver foi en l’avenir d’une autre façon et nous réapproprier notre capacité d’agir.

L’espérance ne doit être confondue ni avec l’optimisme ni avec l’espoir. L’optimisme, selon Pelluchon, « s’apparente à une forme de déni masquant la gravité de la situation ou faisant croire que l’on détient la solution à tous les problèmes ». Il minimise les dangers, entretient le fantasme que les choses vont s’arranger toutes seules ou sans trop de peine. L’optimisme est donc l’ennemi de l’action, car il retarde la confrontation à l’urgence et les décisions difficiles que celle-ci impose.

À l’inverse, l’espérance suppose d’avoir fait l’épreuve d’une lucidité presque insupportable. Elle est, dit Pelluchon, une traversée de l’impossible : « Il n’y a pas d’espérance sans l’expérience préalable d’une absence totale d’horizon qui est comme une nuit en plein jour et oblige les individus ainsi que les peuples à se défaire de leurs illusions. »

L’espérance n’est pas non plus l’espoir, car celui-ci désigne, selon Pelluchon, le « souhait de voir ses désirs particuliers se réaliser ». Il faut comprendre par là que, dans l’espoir, « nous sommes encore préoccupés de nous-mêmes », de notre salut individuel. Nous faisons dépendre notre bonheur et la valeur de notre existence d’un bien projeté dans l’avenir, comme si la vie que nous avons n’était pas suffisante, comme s’il fallait autre chose – un succès, un amour – pour lui donner du sens et combler le vide que nous ressentons à l’intérieur.

L’espoir est donc doublement problématique. D’une part, il est « inséparable de la peur » et de la frustration. Si j’espère, je crains de ne pas obtenir ce que j’espère. Je peux donc facilement devenir le tyran de moi-même et d’autrui. À l’inverse, si je n’attends rien, je ne peux pas être déçu. On retrouve ici un thème cher aux épicuriens et aux stoïciens qui, malgré leurs divergences, s’accordaient pour considérer l’espoir comme une source de trouble et un obstacle à l’ataraxie, la tranquillité de l’âme.

D’autre part, il y a au fond de tout espoir une fuite et un refus de la réalité. Celui qui attend son salut d’un bien censé le combler, ou qui s’accroche à une image de soi qu’il veut réaliser, souffre en fait de ne pas être plus que ce qu’il est. Il trahit, dit Pelluchon, « une volonté de ne pas être soi-même, un manque d’amour de soi et de la vie ». En ce sens, l’espoir « est un désespoir qui s’ignore ». Cette idée rappelle la critique nietzschéenne de l’espoir, qui voit en lui une attitude de repli, un signe de faiblesse lié au besoin de trouver refuge ailleurs que dans la vie telle qu’elle est.

Toutefois, l’absence d’espoir n’aboutit pas nécessairement au désespoir. Ici encore, Pelluchon renoue avec une intuition déjà présente chez Nietzsche. Lorsque tous les espoirs se sont effondrés, il reste la possibilité d’affirmer la vie elle-même. L’espérance naît précisément de cette traversée du désespoir. Elle est le « désespoir surmonté », ce sursaut inespéré par lequel la vie reflue en nous au moment où tout semblait perdu, nous donnant la force de continuer sans garantie ni certitude quant à l’avenir. « Le salut est de s’abandonner en devenant un cœur vide qui ne demande plus rien pour lui-même et choisit juste la vie. Il s’identifie alors à cette énergie qui reste quand il ne reste plus rien » et qui donne l’élan nécessaire pour agir et transformer le réel.

L’originalité de Pelluchon est d’ajouter à cette affirmation une dimension éthique. Dans l’espérance, nous découvrons que nous ne sommes pas seuls : nous appartenons à une « communauté de vulnérabilité », peuplée de vivants exposés aux mêmes risques et dépendants les uns des autres. En particulier, le désespoir que nous pouvons ressentir face à la menace d’un effondrement écologique est inséparable de la reconnaissance de la solidarité qui nous unit à tous les êtres frappés de la même fragilité. L’espérance devient alors le point de départ d’une responsabilité à l’égard des autres êtres humains, mais aussi du monde vivant dont nous faisons partie.

À l’heure de la crise écologique, cette distinction entre espoir et espérance prend une importance particulière. L’espoir peut toujours servir de refuge à l’inaction lorsqu’il nous fait croire que la technologie ou le marché résoudront les problèmes à notre place. L’espérance, au contraire, commence lorsque ces illusions se dissipent. Elle ne consiste pas à attendre que les choses s’arrangent, mais à puiser dans la vie la force de lutter lorsque l’espoir a cessé de suffire.

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