La révolution analytique de Marx, selon Hornborg, réside dans le renversement du paradigme d’un échange marchand « équitable ». Marx montre que le coût journalier de la force de travail pour l’employeur, c’est-à-dire sa valeur d’échange, est inférieur à sa contribution potentielle à la valeur de production, autrement dit sa « valeur d’usage ». Le capitaliste achète la force de travail à sa valeur d’échange, mais l’emploie à sa valeur d’usage, ce qui lui permet d’en tirer un « surplus ». Le salaire, qui correspond à la valeur d’échange du travail, doit être inférieur à la contribution réelle du travailleur à la production pour que le capitaliste réalise un profit. Ainsi, l’échange de la force de travail sur le marché est inéquitable : le travailleur produit plus de valeur qu’il n’en reçoit. Hornborg souligne que la fonction première du marché est de masquer ces conditions d’exploitation en donnant l’illusion d’une équité par les prix.
Critique de la valeur et extension écologique
Depuis les années 1980, cette analyse est critiquée dans les milieux écologistes. En limitant la source de valeur dans le processus de production au « temps de travail socialement nécessaire », Marx ne reconnaîtrait pas suffisamment le rôle de la nature dans la valorisation. Hornborg cite Benton, qui critique l’optimisme technologique de Marx, ou des auteur·ices en écologie féministe, qui remettent en question sa théorie de la valeur.
Le travail n’est pas, selon Hornborg, la seule source de surplus de valeur. D’autres intrants de production peuvent avoir une valeur d’usage supérieure à leur valeur d’échange. La production dépend aussi d’un échange asymétrique de ressources biophysiques comme l’énergie, les matériaux ou la terre. Les ressources naturelles sont incorporées dans la technologie comme « un cadeau de la Nature au capital, c’est-à-dire comme un cadeau des forces productives de la Nature au travail ». Hornborg rappelle que des intrants comme le charbon ou le coton, dans la production textile du XIXe siècle, étaient indispensables. L’échange asymétrique de ces ressources est tout aussi essentiel à l’accumulation du capital.
En termes biophysiques, il y a peu de distinctions entre la force de travail salariée et l’énergie animale ou d’autres ressources naturelles. Ce détachement de l’économie par rapport au métabolisme biophysique inspire de nombreuses interprétations écologistes de Marx. Hornborg évoque des penseurs comme Odum, qui analysent l’échange asymétrique en termes physiques d’énergie ou de calories. Puisque la force de travail est une forme d’énergie, aucune raison ne justifie de considérer qu’une seule forme d’énergie peut produire de la valeur. L’échange marchand est avant tout un échange asymétrique de valeurs : la valeur d’échange ne reflète pas la valeur d’usage, qui inclut les « services » rendus par la nature.
L’accumulation capitaliste repose aussi sur l’appropriation asymétrique des ressources naturelles, invisibilisée par les mécanismes du marché.
Limites de la valeur d’usage et primat des rapports d’exploitation
Cette conception pose cependant un problème majeur. Elle affaiblit la critique anticapitaliste si la valeur d’échange (qu’elle soit physique ou monétaire) reflète la valeur d’usage d’un bien, réduisant l’échange à un flux de valeurs objectives, indépendantes des rapports sociaux. Or, la valeur d’usage d’un bien ne peut se limiter à une dimension physique. Hornborg, citant Jean Baudrillard, observe que les valeurs d’usage sont aussi culturelles, « constituées symboliquement ». Par exemple, les biens convoités socialement, comme les biens de luxe, varient selon les époques et les modes. Leur valeur d’usage dépend de leur signification symbolique dans une société donnée.
Une conception physiciste de la valeur d’usage désarmerait la critique écologiste, car elle ne remettrait pas en cause le rapport d’exploitation lui-même. Le problème de l’échange asymétrique de ressources biophysiques n’est pas qu’il sous-paye des valeurs, mais qu’il implique « une expansion de l’infrastructure productive ». Le système capitaliste produit de la valeur en s’appropriant la nature. Ce rapport d’exploitation repose sur des institutions, des innovations techniques et des structures culturelles, dont les effets ne se réduisent pas à un simple coût de la destruction.
Hornborg défend l’idée qu’une lecture écologiste de Marx doit abandonner sa théorie de la valeur d’usage pour se concentrer sur le rapport d’exploitation. On peut argumenter que le marché génère des flux asymétriques de ressources biophysiques (dont la force de travail), sans pour autant affirmer que ces ressources ont une valeur objective supérieure à leur prix. Bien que la valeur d’usage soit un concept central chez Marx, elle mène à une impasse en essentialisant ces ressources. Pour Hornborg, il est plus pertinent d’analyser les mécanismes qui occultent l’échange asymétrique de ressources biophysiques que de chercher à ajuster les externalités. Cela pourrait passer par une reconfiguration du système monétaire et financier, visant à réduire les flux internationaux et la spéculation capitaliste.
Une critique écologique du capitalisme doit privilégier l’analyse des rapports d’exploitation plutôt qu’une redéfinition strictement physique de la valeur.
Retour sur l’auteur
Chez Alf Hornborg, la relecture de la théorie marxienne de la valeur consiste à déplacer le centre de gravité de l’analyse : il ne s’agit plus seulement de penser l’exploitation du travail, mais celle des flux biophysiques qui rendent possible la production. En montrant que la valeur ne peut être réduite au seul travail humain, Hornborg met en évidence le rôle décisif des ressources naturelles — énergie, matières, sols — dans l’accumulation capitaliste. Toutefois, plutôt que de naturaliser la valeur d’usage en la ramenant à une grandeur physique, il insiste sur le caractère social et symbolique de toute valeur. L’enjeu n’est donc pas de corriger la théorie de la valeur en y intégrant la nature comme une source objective de richesse, mais de dévoiler les mécanismes par lesquels le marché invisibilise des rapports d’appropriation asymétriques. Le capitalisme apparaît ainsi comme un système d’exploitation généralisée, à la fois sociale et écologique, dont la cohérence repose sur la dissimulation de ces transferts.
Hornborg aujourd’hui
Les thèses de Hornborg s’inscrivent dans un ensemble de travaux contemporains qui cherchent à articuler critique marxiste et pensée écologique. Des auteurs comme Jason W. Moore développent la notion de « capitalisme comme écologie-monde », en montrant que l’accumulation repose sur l’appropriation de « nature bon marché » (cheap nature). D’autres, comme Andreas Malm, analysent le rôle historique des énergies fossiles dans la structuration des rapports de production et de pouvoir. Dans le champ de l’économie écologique, les travaux inspirés de Nicholas Georgescu-Roegen insistent sur les limites entropiques de la croissance, rejoignant l’idée que l’économie ne peut être dissociée de ses conditions matérielles. Ces approches convergent vers une redéfinition critique du capitalisme, non plus seulement comme système d’exploitation du travail, mais comme régime d’organisation des flux énergétiques et matériels à l’échelle globale. Elles prolongent ainsi l’intuition de Hornborg : comprendre la valeur aujourd’hui suppose de penser conjointement les rapports sociaux, les structures symboliques et les contraintes écologiques qui façonnent le monde contemporain.