Au XVIIIᵉ siècle, les penseurs des Lumières en font le principe même de l’émancipation, permettant à chacun de penser par soi-même et de se libérer de l’arbitraire religieux ou monarchique. Cette même capacité à raisonner, conceptualiser et organiser le réel se retrouve, deux siècles plus tard, mobilisée par les nazis pour mieux soumettre et anéantir l’homme. Horkheimer et Adorno éclairent cette ambivalence de la raison : de la promesse d’émancipation à un moyen de destruction massif, la raison est cet instrument qui permet le meilleur comme le pire.
Les Lumières désignent un mouvement philosophique européen du XVIIIᵉ siècle qui fait de la raison et de l’autonomie de l’individu les principes centraux de l’émancipation humaine, en opposition à l’arbitraire monarchique, au despotisme et aux dogmes religieux. Les penseurs voyaient en la raison le guide ultime de l’humanité, libérant l’homme des formes d’autorité qui pèsent sur lui. « Sapere aude (ose savoir) ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières », clamait Kant, dans un siècle marqué par l’arbitraire royal, la censure et l’importance de l’Église. Selon Kant, le sens de l’Histoire réside dans le fait que les hommes, par l’usage de leur raison, se déterminent et apprennent à penser par eux-mêmes, libérés des tutelles qui les maintiennent dans la dépendance, comme l’Église ou le pouvoir étatique. La raison est à la fois un outil intellectuel permettant à l’homme de chercher la vérité et un instrument moral et social pour questionner l’autorité et organiser la société de manière plus juste. Elle incarne cette promesse de liberté et d’émancipation pour les hommes.
Des Lumières à la rationalité instrumentale
À première vue, Lumières et nazis s’opposent drastiquement. Les premiers défendent le libéralisme, la pluralité intellectuelle, la délibération, la tolérance, la liberté de l’individu et la reconnaissance d’une nature humaine universelle. Les seconds hiérarchisent et écrasent la liberté de l’homme au profit de l’intérêt supérieur de la communauté aryenne, propagent le culte d’un chef, usent de mythes et détruisent tout esprit critique. Hitler s’oppose directement au projet des Lumières en fondant son régime sur des individus dépendants et obéissants. Pourtant, deux siècles après les Lumières, la raison, au cœur du régime nazi, a permis l’exploitation, la domination et l’extermination des hommes.
Dans la perspective de l’École de Francfort, courant de pensée composé d’intellectuels allemands analysant les formes de domination modernes, le nazisme ne constitue pas une rupture avec la rationalité moderne, mais l’une de ses dérives possibles. Les nazis ont mobilisé une raison instrumentale, réduite à l’efficacité et au calcul, pour mettre la science au service d’une classification raciale et réinterpréter des figures comme Darwin ou Nietzsche afin de légitimer leur régime. Cette rationalité a permis la planification technique et administrative de la « Solution finale », par des productions techniques telles que les chambres à gaz et la construction de lignes de chemins de fer, dans le but d’exterminer Juifs, Tsiganes et opposants politiques. La rationalité n’est qu’un instrument froid qui ne garantit pas la moralité : elle peut servir le bien comme le pire.
Réduite au calcul et à l’efficacité, la raison peut devenir un outil de domination et d’extermination.
Dialectique de la raison et nécessité du jugement
Dans La Dialectique de la Raison (1947), Horkheimer et Adorno conçoivent la raison comme une dynamique de conservation de soi reposant sur la domination de la nature pour en neutraliser les menaces. Elle est un outil aux mains des hommes pour s’émanciper des contraintes de la nature et garantir la survie. Ils écrivent ainsi : « la domination de la nature se reproduit à l’intérieur de l’humanité » : la logique d’auto-conservation s’étend au sein de la communauté à laquelle l’homme appartient et, dans le cadre du régime nazi, elle devient un instrument pour détruire les individus vus comme « allogènes », c’est-à-dire les Juifs et les opposants.
La raison peut se pervertir si sa pratique vise la domination, l’efficacité ou la falsification de la vérité pour mettre la science et la philosophie au profit d’intérêts particuliers. Les deux auteurs distinguent deux aspects de la raison : la raison instrumentale, outil de calcul froid, dépourvu de sens normatif et servant des intérêts ; la raison substantielle, recherche du vrai, de normes et de valeurs, ne se limitant pas à son utilité.
« La raison est totalitaire », écrivent Adorno et Horkheimer. Pour eux, la raison, réduite à sa fonction instrumentale, porte en elle-même le risque de réifier, de considérer chaque élément, y compris les hommes, comme des objets. « La raison est l’organe du calcul, de la planification ; elle est neutre à l’égard des buts. » La raison est par nature amorale, son but est fixé par ceux qui l’utilisent.
La raison n’a donc pas trahi la promesse d’émancipation des Lumières. Elle contient cependant en elle-même le risque de sa propre annihilation lorsqu’elle se réduit à son versant instrumental. Hannah Arendt voyait l’aboutissement du régime nazi dans la destruction de la capacité de jugement des gouvernés, afin de maintenir le régime non par la force, mais par le consentement et l’indifférence. Lorsque la raison cesse d’être critique et autonome, elle peut devenir un simple outil au service du pouvoir ; la seule manière d’éviter son instrumentalisation est de préserver la capacité de chacun à penser et à juger par lui-même.
Préserver la dimension critique et autonome de la raison est la condition pour empêcher sa dérive totalitaire.
Retour sur l’auteur
Chez Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, la modernité ne se comprend pas comme une simple promesse trahie, mais comme une dynamique dialectique où l’émancipation et la domination procèdent d’une même source. Leur apport majeur consiste à montrer que la raison n’est pas en elle-même garante de liberté : lorsqu’elle se réduit à sa dimension instrumentale — calcul, efficacité, maîtrise — elle devient indifférente aux fins qu’elle sert. La domination de la nature, moteur initial de l’autoconservation humaine, se retourne alors contre l’homme lui-même. La rationalité technique et administrative, détachée de toute réflexion normative, permet la planification froide de la destruction. La catastrophe n’est pas l’abandon de la raison, mais sa réduction à un outil. La véritable émancipation suppose dès lors une raison capable d’autocritique, consciente de ses propres dérives possibles.
Adorno et Horkheimer aujourd’hui
L’analyse de la raison instrumentale continue d’éclairer les débats contemporains sur la technocratie, la bureaucratisation et la gouvernance algorithmique. Des penseurs comme Jürgen Habermas prolongent cette réflexion en distinguant rationalité instrumentale et rationalité communicationnelle, cherchant à réhabiliter une raison orientée vers l’entente plutôt que vers le contrôle. Dans les critiques actuelles de l’intelligence artificielle, de la gestion managériale ou de la quantification généralisée du monde social, la thèse francfortoise trouve un nouvel écho : lorsque l’efficacité devient la norme suprême, les finalités humaines s’effacent derrière les procédures. Les travaux de Hartmut Rosa sur l’accélération et la perte de résonance montrent également comment une rationalité tournée vers la performance peut appauvrir le rapport au monde. La question posée par la Dialectique de la raison demeure ainsi centrale : comment préserver une capacité critique et normative de la raison dans un monde où les dispositifs techniques tendent à s’autonomiser et à imposer leurs propres logiques ?