Comment le totalitarisme asservit-il les peuples d’après George Orwell ?

Le totalitarisme détruit la liberté en dissolvant la capacité de jugement humain

Comment le totalitarisme asservit-il les peuples d’après George Orwell ?

Le totalitarisme détruit la liberté en dissolvant la capacité de jugement humain

Marqué par la guerre et le totalitarisme, George Orwell entreprend la rédaction d’œuvres à travers lesquelles il dénonce les procédés totalitaires et leur progression insidieuse. L’auteur de 1984, à travers ses romans, peint, explique et dénonce la folie qui conduit les hommes, sans même s’en rendre compte, à sombrer progressivement dans l’asservissement total à une force dite totalitaire.

L’œuvre d’Orwell est étroitement liée aux événements dont il était contemporain : la montée du fascisme, du nazisme, la guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale et les prémices de la guerre froide. L’adjectif « totalitaire » ne s’applique pas seulement, pour Éric Arthur Blair, de son vrai nom, à des régimes politiques, mais surtout à des idées et des mécanismes intellectuels omniprésents dans le monde moderne. Le terme « totalitarisme », tel qu’Orwell l’emploie, désigne un ensemble de stratégies pratiques et idéologiques visant à obtenir un contrôle total de la pensée, de l’action et des sentiments humains.

La falsification de la vérité et la domination du langage

La falsification constante de la vérité est l’un des premiers concepts sur lesquels le totalitarisme puise sa force. De retour d’Espagne, après avoir combattu le fascisme dans la milice du POUM et échappé de justesse à son arrestation par les communistes, Orwell est abasourdi par la manière dont la presse de gauche anglaise rend compte des événements espagnols et par le refus des intellectuels de gauche de reconnaître la liquidation systématique des anarchistes et des militants du POUM par les staliniens. Dans Réflexions sur la guerre d’Espagne (1942), il raconte sa prise de conscience de ce trait essentiel et terrifiant du totalitarisme : « J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu, et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. (…) J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé, mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses lignes de parti. Ce genre de chose m’effraie, car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en train de disparaître du monde. »

À cette falsification de la vérité s’ajoute l’instrumentalisation du langage. Dans 1984, Orwell met en scène le concept de « novlangue ». Dans la société schizophrène qu’il présente où le mensonge est généralisé, la question linguistique devient essentielle. Big Brother, figure centrale du roman, impose une langue simplifiée et artificielle dont le lexique normalisé et la syntaxe appauvrie interdisent de penser la complexité, annihilent l’esprit critique et rendent impossible toute formulation de révolte. L’homme nouveau ne parle plus que par slogans : son discours devient un « caquetage ». Comme le réel nous échappe souvent par les mots, l’individu perd la notion du vrai et se réfugie dans les symboles que le régime lui ordonne de vénérer et les slogans qui lui sont permis de ressasser.

Le totalitarisme prospère en effaçant la vérité objective et en remodelant le langage pour rendre la pensée critique impossible.

L’homme ordinaire, la soumission et la défense de l’évidence

Orwell élabore également deux autres concepts clés : celui de l’homme ordinaire et de l’homme totalitaire. L’homme ordinaire n’est pas apolitique ou amoral parce qu’il serait dépourvu de valeurs, mais parce que ses choix et ses actions ne sont pas dictés par des systèmes idéologiques ou des constructions doctrinales. Sa passivité le rend paradoxalement plus sensible à la réalité des événements que ceux qui ne les appréhendent qu’à travers des doctrines ou des mots. À l’opposé se trouve l’homme totalitaire : un individu dépossédé de sa capacité de jugement propre, et par conséquent de sa capacité à éprouver l’éventail ordinaire des sentiments humains. Pour Orwell, les intellectuels sont, plus encore que les gens simples, enclins à basculer vers le totalitarisme, tant ils appréhendent les événements par le prisme de la doctrine et de l’idéologie et non par leurs sentiments humains.

Dans 1984, l’auteur peint la mécanique de la soumission à travers la figure de Big Brother, entité omniprésente qui surveille, effraie et exige une vénération sans limites. Orwell montre comment on fanatise une population. Le bourrage de crâne produit une culture de guerre, la haine se partage, se nourrit, se canalise. Manipulée, elle atteint son paroxysme pour se fixer sur un ennemi commun qu’on se doit d’haïr, représentée dans 1984 par Goldstein, avant de se transformer en amour pour Big Brother.

L’auteur de La ferme des animaux explique comment les masses acceptent le mensonge du Parti comme une vérité. Elles ne se révoltent jamais d’elles-mêmes, ni même par le simple fait d’être opprimées. Sans élément de comparaison, elles ignorent leur propre oppression. D’où l’importance majeure d’un accès libre, éclairé à l’information : la présence de systèmes politiques penchants vers la liberté constitue l’un des remparts les plus fondamentaux contre le totalitarisme.

Dans 1984, Winston écrit : « Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, et le plus essentiel ». Le personnage principal pense à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion. C’était cependant lui qui avait raison. Ils avaient tort et il avait raison. Pour faire régner la vérité et lutter contre l’emprise totalitaire, il fallait défendre l’évidence. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas : les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets tombent vers le centre de la terre. Orwell écrit : « La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit. »

Résister au totalitarisme commence par la défense de l’évidence et du jugement personnel face au mensonge organisé.

Orwell aujourd’hui

La pensée d’Orwell demeure centrale pour analyser les formes contemporaines de manipulation et de domination symbolique. Des philosophes comme Hannah Arendt prolongent son diagnostic en montrant que la destruction de la vérité factuelle est une condition majeure de la domination totalitaire. Plus récemment, des auteurs comme Jason Stanley étudient la manière dont le langage politique, la propagande et les récits polarisants érodent la capacité de jugement dans les démocraties contemporaines. Les débats actuels sur la désinformation, les fake news, la post-vérité ou les bulles informationnelles numériques réactivent directement les intuitions orwelliennes : lorsque le langage se vide de sa fonction descriptive, la pensée critique se désagrège. Orwell reste ainsi une référence incontournable pour comprendre comment le pouvoir peut s’exercer sans chaînes apparentes, en façonnant les mots, les affects et la perception même du réel.

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